Un mois plus tard - des questions sans réponse et des accusations abusives

Photo: Alarm Phone

DES QUESTIONS SANS REPONSE

Le 14 décembre, un bateau s’est desintégré au milieu de la Manche, entraînant la mort d’au moins quatre personnes. Le nombre total de passagers à bord n’a pas été confirmé, ni le nombre de personnes encore portées disparues du groupe. Il y a moins de deux semaines,  la police du Kent a signalé qu’elle craignait que jusqu’à six personnes soient encore perdues en mer. Malgré les 30 jours qui se sont écoulés depuis le naufrage, nous ne savons toujours rien des quatre personnes qui ont perdu la vie. Quels étaient leurs noms ? D’où venaient-elles ? Quel âge avaient-elles ? Leurs familles savent-elles ce qui s’est passé ?

L’importante question qui subsiste est : comment leur mort aurait-elle pu être évitée ?

Nous avons écrit un texte le mois dernier au sujet de nos inquiétudes concernant le manque de moyens de sauvetage présents pour ces personnes pendant leur voyage. Il n’y a aucune confirmation que les autorités françaises étaient conscientes de la présence du bateau, ni que les Britanniques aient lancé un bateau de sauvetage en prévision de l’arrivée de ces personnes dans les eaux britanniques, comme il est coutume depuis l’été 2022. Malgré l’ensemble de la technologie de surveillance déployée dans la Manche, et toutes les ressources à la disposition des garde-côtes britanniques, de la Border Force et de la Royal Navy, il semble que personne n’ait eu connaissance de ce bateau jusqu’à ce que l’alarme soit donnée par Utopia 56 et Alarm Phone, après avoir reçu des appels de détresse des personnes à bord. Heureusement, un bateau de pêche se trouvant à proximité a pu sauver la plupart des personnes qui se sont retrouvées à l’eau après que le plancher du canot pneumatique ait cédé. L’équipe de sauvetage bénévole de Dungeness a également fait de son mieux pour secourir des personnes lorsqu’iels sont arrivé.es sur place. Cependant, on ne sait toujours pas qui avait le contrôle opérationnel des interventions de recherche et de sauvetage. Pourquoi ce bateau de pêche a-t-il été le premier sur les lieux ?

La Maritime Accident Investigations Branch a annoncé mener une enquête sur ce qui s’est passé le 14 décembre 2022. Nous ne sommes pas certain.es de la confiance que nous pouvons placer dans cette enquête, étant donné leur silence prolongé concernant la négligence criminelle des garde-côtes français et britanniques lors de la mort de plus de 30 personnes il y a plus d’un an. Avec le retrait anticipé de la Royal Navy, s’interroger au sujet de la supervision de ces missions de grande envergure devient d’autant plus pressante.

La Royal Navy, qui a militarisé les interventions de sauvetage du côté britanniques mais a par ailleurs fourni de nombreux outils de surveillance facilitant l’identification des bateaux et leur sauvetage rapide, doit se retirer à la fin du mois (le 31 janvier 2023). La Border Force, qui n’est en rien formée à la recherche et au sauvetage, reprendra le contrôle opérationnel des operations dans la Manche, mais le bruit court qu’elle souhaite mettre fin à sa participation en raison des critiques qu’elle reçoit au sujet de son soi-disant “service taxi pour migrants”. Le HMCG et les équipages bénévoles des bateaux de sauvetage de la RNLI pourraient alors se retrouver seuls, avec moins de ressources et face à possiblement plus de traversées dans les prochaines années.

Depuis le début de l’année 2023, un bateau de 44 personnes a réussi à rejoindre le Royaume-Uni. Le projet de Rishi Sunak visant à “arrêter les bateaux” a peu de chances de réussir à empêcher davantage de personnes de tenter ces voyages. Nous exigeons que le gouvernement annonce comment les vies vont être protegées en mer, plutôt que de prévoir de nouvelles législations permettant la détention et l’expulsion de personnes entrant au Royaume-Uni par des voies illégalisées.

DES ACCUSATIONS ABUSIVES

Une des actions déterminantes des autorités a été l’arrestation et l’inculpation d’un jeune de 19 ans accusé d’avoir été à la barre du bateau le 14. Ibrahima Bah comparaîtra devant le tribunal demain (lundi 16 janvier) et, s’il est reconnu coupable, risque la prison à vie pour avoir “facilité” une tentative d’arrivée illégale au Royaume-Uni. Lors de sa première comparution au tribunal, qui a été entravée par des dysfonctionnements avec son interprète, il a déclaré qu’il ne savait pas ce qui se passait ni ce qui lui arrivait et qu’il ne savait même pas quelle heure il était. En vertu des modifications apportées à la s.24 de l’Immigration Act 1971 par la Nationality and Borders Act 2022, toutes les personnes se trouvant dans ce bateau le 14 décembre pourraient être accusées de tentative d’arrivée irrégulière au Royaume-Uni. Si elles sont poursuivies et condamnées, elles risquent 4 ans de prison, après quoi elles seront automatiquement renvoyées vers l’étranger en tant que “criminel étranger”. La médiatisation de la criminalisation d’Ibrahima manque de questionner pourquoi il est poursuivi alors que l’État est responsable des ces décès.

QUELQUES REPONSES

Le renforcement de la sécurité et du contrôle dans la Manche n’est pas la solution. La politique et la législation récentes ont transformé la Manche en un enclos permettant le contrôle de l’immigration. Les personnes y sont saisies avant d’être propulsées dans un système de demande d’asile déshumanisant et défaillant. Le développement des “voies sûres et légales” ne permettrait pas non plus de mettre fin aux traversées maritimes dangereuses ; celles et ceux qui ne sont pas en mesure d’y accéder continueraient à trouver d’autres manières de réaliser leur voyage. Pour mettre fin aux décès dans la Manche qui risquent de devenir très fréquents, il est nécessaire de permettre à tout le monde d’effectuer les voyages sans danger auxquels ceux d’entre nous qui ont des papiers sont habitués – à bord de ferrys, via l’Eurotunnel et par avion.