Entre mouvement et deuil - la lutte continue au long des routes vers l'Espagne

Peinture d’Amaia, une enfant de 10 ans des environs de Malaga dont la mère est militante. A la question « Qu’est-ce qui est important pour toi ? », Amaia a répondu par un dessin représentant le bateau accueilli dans le port.

Introduction

Voilà maintenant un an que des mesures sanitaires sont mises en vigueur. Utilisées par les Etats pour intensifier la répression des voyageur.euses, elles les ont forcé.es à prendre plus de risques durant leurs traversées. Néanmoins, les chiffres de l’UNHCR concernant les arrivées en Espagne au cours des trois premiers mois de 2021 montrent une légère augmentation des arrivées si on les compare à ceux de la même période l’an dernier (2021: 6229 ; 2020: 5539 ; voir Section 1). Ces chiffres montrent clairement que ni le Covid-19 ni la répression ne peuvent empêcher les personnes qui partent à exercer leur droit à circuler librement.

Ce que ces chiffres ne disent pas c’est, premièrement, l’augmentation du nombre de départs d’Algérie vers l’Europe (voir Section 2.7) et, deuxièmement, les cas de figure où des personnes ont entamé une traversée avant d’être interceptées, de disparaître ou d’être retrouvées mortes (Section 3). Se représenter précisément qui est en mouvement, où ces mouvements se produisent et à quelle échelle est plus difficile et nécessite de ne pas s’en tenir aux statistiques d’arrivées de l’UNHCR. Dans notre travail quotidien avec Alarm Phone, il est souvent question de ces voyages non-mentionnés dans les statistiques. Il arrive que nous perdions contact avec des personnes qui nous appellent et que les opérations SAR menées par les Etats ne parviennent pas à les retrouver. C’est ce qui s’est passé pour le cas AP127-2021, où le faible espoir d’avoir des nouvelles s’estompe chaque jour (voir Section 2.1.). Nous sommes informé.es par des membres des familles qui nous contactent ou contactent la presse pour faire part de la disparition de leurs proches, comme ça a été le cas pour un bateau ayant quitté Dakhla le 28 décembre dernier en direction des îles Canaries. Les familles des personnes à bord sont toujours à la recherche de leurs proches. De même le 13 janvier, lorsqu’une personne a été portée disparue alors qu’elle essayait d’entrer à Melilla à la nage avec un groupe d’amis. Nous parvenons à avoir des nouvelles grâce à des ami.es militant.es qui tâchent d’identifier les corps échoués sur le rivage. Mais dans bien des cas nous n’avons aucune nouvelle.

Nous rassemblons dans ce rapport des données officielles, des revues de presse et des informations issues du travail de shift d’Alarm Phone, que nous couplons aux analyses des voyageur.euses et militant.es vivant à différents endroits de la Méditerranée occidentale, ou transitant par ces différents endroits, pour offrir plusieurs points de vue sur les évolutions récentes et les effets des politiques racistes de l’Europe sur celles et ceux qui en font directement les frais. Notre objectif est de montrer ce dont les statistiques ne peuvent jamais rendre compte : que derrière chaque chiffre se cache une personne avec sa propre histoire complexe ; que, contre toute attente, les gens s’organisent pour exercer leur droit à la liberté de circuler ; et que les mort.es et les disparu.es sont pleuré.es et commémoré.es. (Voir Section 4)

Ces personnes mortes ou disparues sont toutes victimes d’un régime frontalier meurtrier qui trouve sa limite dans le contrôle externalisé des frontières et dans une répression toujours plus forte des voyageur.euses, en Afrique comme en Europe.

La situation sur les îles Canaries se détériore rapidement. Les camps mal équipés, le peu d’espoir de rejoindre légalement l’Espagne continentale, les déportations ainsi que d’autres pratiques violentes sont en train de transformer les Canaries en îles-prisons, produisant une situation qui n’est pas sans rappeler celle des îles grecques en mer Egée.

La création délibérée d’un tel environnement, supposée dissuader d’autres voyageur.euses d’arriver, est scandaleuse. Jusqu’à présent, l’opinion publique européenne ne semble pas avoir remarqué la violence à l’oeuvre contre les voyageur.euses dans cet avant-poste du territoire européen. L’Etat espagnol et l’UE ont décidé de rendre la couverture médiatique de la situation difficile, en refusant par exemple à des journalistes l’accès aux camps. Pour contrer cela, nous avons choisi d’inclure dans ce rapport un compte-rendu plus détaillé de la situation que rencontrent les voyageur.euses sur chaque différente île. (Voir Section 2.1)

Celles et ceux qui atteignent les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla par des routes illégales font face à un problème similaire. On leur refuse un passage régulier vers la péninsule. Coincé.es sur les enclaves, les voyageur.euses bénéficient de peu d’attention à leurs besoins physiques et mentaux, voire pas du tout. Dans ce contexte, aucun accès à l’éducation, au travail ou à un logement décent (voir Section 2.3). L’Espagne semble utiliser les spécificités géographiques et politiques des enclaves et des îles Canaries comme éléments stratégiques pour restreindre la mobilité de certaines personnes. Le lien entre les Canaries et les enclaves est davantage illustré par le fait que les déportations depuis la péninsule jusqu’au Maroc, qui se faisaient auparavant via les enclaves, se font désormais via Gran Canaria depuis la fermeture de la frontière terrestre entre le Maroc et l’Espagne (voir Section 2.4). De plus, même des personnes engagées dans des procédures de demande d’asile se voient interdire la possibilité de circuler librement en Espagne – une pratique jugée une fois de plus illégale par la Cour suprême d’Espagne.

La plupart des outils de répression des voyageur.euses restent les mêmes, peu importe de quel côté de la frontière on se retrouve : profilage racial, criminalisation,  rafles, arrestations, détentions, expulsions, déportations et destructions de biens ou d’infrastructures de base.

Au Maroc, pour les voyageur.euses résidant au Nord du Royaume, les arrestations arbitraires et les expulsions vers le Sud du pays sont systématiques. Récemment, cette pratique a pris un tournant encore plus inquiétant (voir Sections 2.2/5/6). En février, un rassemblement a été organisé à Rabat pour dénoncer “les conditions de vie insupportables des migrant.es subsaharien.nes“. En décembre, l’AMDH (Association marocaine des droits humains) a signalé que des membres de communautés subsahariennes “vivant dans les grandes villes du Nord et à Rabat en particulier sont victimes d’arrestations, une vraie chasse à l’homme”. A Rabat, des subsaharien.nes sont capturé.es et battu.es dans la rue par des personnes habillées en civils qui les livrent aux autorités. Détenu.es pendant quelques heures, on les expulse ensuite vers les villes du Sud. Dans ces zones, des pratiques de détention illégale ont été observées. L’AMDH reporte la détention illégale d’un groupe de voyageur.euses subsaharien.nes (15 femmes, six enfants et cinq hommes sénégalais) à Guelmim, au sud du Maroc, à partir du 17 février et pour une durée de 23 jours. Les détenu.es malien.nes, ivoirien.nes et guinéen.nes ont ensuite été déporté.es vers leur pays d’origine.

Les outils répressifs utilisés par le Maroc sont souvent financés par l’Etat espagnol, comme en atteste l’annonce faite par le Ministère de l’Intérieur espagnol d’un financement à hauteur de 10 millions d’euros versé au Maroc pour la surveillance aux frontières. Parallèlement, l’organisme espagnol de recherche et de sauvetage, le Salvamento Maritimo, est terriblement sous-financé, ce qui a pour conséquence inévitable un plus grand nombre de morts en mer.

Le développement de la route depuis l’Ouest de Algérie vers l’Espagne (et celui des trajectoires en Méditerranée centrale depuis l’Algérie vers l’Italie) montrent que le grand mouvement migratoire amorcé en 2020 est toujours en cours. Beaucoup d’Algériens se déplacent pour échapper à la société post-hirak, à la désillusion et à la répression qui ont succédé au mouvement social massif de 2019, ainsi qu’aux impacts économiques et sociaux de la pandémie de Covid-19. Les autorités tentent d’empêcher les départs. La repression prend une dimension vertigineuse quand il s’agit de voyageur.euses subsaharien.nes en Algérie. Les déportations de masse et le harcèlement de personnes noires subsahariennes sont le fait de politiques racistes et sont un effet immédiat de l’externalisation des frontières européennes. En effet, en plus de la criminalisation et de la répression de voyageur.euses (les harragas algériens et les voyageur.euses subsaharien.nes), l’Etat algérien est de plus en plus activement engagé dans des collaborations avec des Etats européens (voir Section 2.7).

Mais à mesure qu’en Méditerranée occidentale les voyageur.euses sont de plus en plus expulsé.es du Maroc et de l’Algérie par la répression, et en viennent à risquer des traversées de plus en plus longues, des réseaux de solidarité gagnent en importance : la CommemorAction du 6 février cette année a rendu cela très visible puisque différents types d’actions ont été organisées au Maroc, au Sahara occidental et au Sénégal (voir Section 4).

Un enfant lors de la CommemorAction du 6 février 2021 à Tanger. Source : Alarm Phone

1 Traversées maritimes et expériences AP

D’après les statistiques de l’ONU, 6229 personnes sont arrivées en Espagne entre janvier et mars 2021. Plus de la moitié (3360 personnes) sont arrivées sur les îles Canaries, tandis que 1791 personnes sont arrivées sur la péninsule, en Andalousie.

Alarm Phone a été appelé à l’aide en Méditerranée occidentale et dans l’océan Atlantique par 31 bateaux transportant environ 676 personnes entre janvier et mars 2021, ce qui représente la moitié des cas de détresse en Méditerranée occidentale reçus par Alarm Phone les trois mois précédents, entre octobre et décembre 2020.

Parmi les 31 cas, 19 bateaux transportant un total de 431 personnes environ sont bien arrivés sur le territoire espagnol : 16 en Andalousie et 5 sur les îles Canaries. La liberté de circulation continue néanmoins d’être restreinte par les autorités en Méditerranée. Neuf bateaux ayant pris le large vers l’Espagne ont dû retourner au Maroc. Six d’entre eux ont été interceptés par les autorités marocaines et, de manière générale, les voyageur.euses ont dû faire demi-tour contre leur gré. L’un de ces bateaux est retourné au Maroc de manière autonome et deux autres bateaux ont été secourus par la Marine Royale. Le sort de trois autres bateaux demeure incertain.

Tandis qu’Alarm Phone n’a signalé aucun naufrage les premiers mois de 2021, cinq personnes sont mortes durant leur voyage malgré le secours ultérieur de leurs bateaux. Nous transmettons nos pensées, notre solidarité et notre paix aux quatre hommes marocains qui ont perdu la vie à bord d’un bateau secouru par la Marine Royale, ainsi qu’à Cisse Adamo, tombé d’un bateau ultérieurement secouru par Salvamento Maritimo. Que leurs âmes reposent en paix.

2 Nouvelles des régions

2.1 La route de l’Atlantique

Traversées et arrivées // Naufrages et bateaux

Malgré l’hiver froid et difficile de ces derniers mois, plus de 3300 personnes étaient arrivées sur les îles Canaries le 28 mars derniers – nous souhaitons chaleureusement la bienvenue à tous.tes ces voyageur.euses courageux.ses ! Les statistiques hebdomadaires d’arrivée de l’UNHCR montrent une baisse significative des arrivées en février et au début du mois de mars. Néanmoins, ces dernières semaines ont vu le nombre d’arrivées augmenter à nouveau. Dix bateaux ont notamment rejoint les Canaries les derniers jours du mois de mars, bien que trois personnes soient mortes pendant la traversée. Ces bateaux transportaient des voyageur.euses d’origines marocaine et subsahariennes. L’un d’entre eux, qui transportait 37 personnes, a été réceptionné à 170  au sud de Gran Canaria – témoignant une fois de plus de l’immensité de la zone SAR espagnole.

Graphique 1: Arrivées sur les îles Canaries, janvier – mars 2021

Source: AP, à partir de données de l’UNHCR

Cette baisse du nombre d’arrivées depuis les derniers mois de l’année 2020 coïncide avec diverses stratégies politiques : l’application de programmes de retour volontaire, l’absence totale de conditions de logement dignes dans les camps et l’interdiction faite aux nationaux marocains et sénégalais de voyager vers l’Espagne continentale, faisant des Canaries un archipel d’îles-prisons. Tous ces éléments sont conçus pour réduire les soi-disants “facteurs d’attraction” (efecto llamada). Le fait que ces caculs cyniques se soldent en effet par un nombre moins grand d’arrivées est difficile à déterminer. La baisse peut aussi bien être due aux conditions climatiques difficiles de la saison hivernale. Rappelons-nous néanmoins que seules 1626 arrivées ont été dénombrées à la même période l’an dernier (janvier-mars 2020), ce qui ne représente que la moitié du nombre de personnes ayant rejoint l’Europe cette année.

Alarm Phone a assisté des voyageur.euses dans plusieurs cas, beaucoup d’entre eux ayant fini en BOZA (le mot bambara pour “victoire”, utilisé pour des arrivées à bon port), en partie grâce au travail sans relâche des gardes-côtes des îles Canaries. Dans bien des cas, nous communiquons avec elleux de manière constructive et amicale. L’organisation avec laquelle nous collaborons, le Salvamento Maritimo (SM), prend au sérieux sa responsabilité en tant qu’organisation SAR (search and rescue – recherche et secours). Nous constatons qu’iels font de leur mieux pour secourir les bateaux les uns après les autres, sans que les origines des voyageur.euses ne soient déterminantes dans les sauvetages. Jusqu’à la fin de l’année 2020, les équipes de sauvetage parmi les effectifs du SM sont souvent composées de trois employé.es seulement. Un financement supplémentaire de 2,5 millions d’euros devrait permettre à un.e quatrième employé.e de rejoindre les équipes de sauvetage. ​Bien qu’il s’agisse d’une petite amélioration, nous, Alarm Phone, croyons que cette augmentation des fonds est risible comparée aux centaines de millions d’euros investis dans la “surveillance aux frontières” et aux tentatives de restriction des migrations. Nous exigeons davantage d’argent pour Salvamento Maritimo, des horaires de travails décents pour leurs équipes, et refusons les coupes budgétaires – particulièrement lorsqu’il s’agit de sauver des vies.

Tous les bateaux que nous avons accompagnés ne sont pas arrivés aux Canaries. Plusieurs d’entre eux ont été interceptés par la Marine Royale marocaine. Celle-ci est parfois intervenue dans des situations dangereuses, par exemple le 2 mars 2021 lorsqu’un bateau s’est retrouvé en détresse à 20km des rives du Sahara (cas Alarm Phone 104-2021). Dans plusieurs cas nous avons été témoins de morts pendant les traversées. Quatre voyageur.euses sont mort.es sur un bateau transportant 34 personnes parties de Dakhla le 31 janvier. Les survivant.es ont été secouru.es par la Marine Royale après une semaine en mer (cas Alarm Phone 54-2021). Une autre personne s’est noyée à la mi-mars, les 49 autres ont toutefois survécu au voyage et ont été secourues puis transportées jusqu’à Gran Canaria (cas Alarm Phone 113-2021).

Un garçon est mort pendant un voyage sur un bateau transportant 35 passager.es. Son bateau a passé cinq jours en mer avant d’être secouru jusqu’aux Canaries (cas AP 011-2021). Comme le raconte sa soeur de 12 ans, son corps a été remis à la mer après sa mort. Pour autant que nous le sachions, . AP Maroc signale la mort de cinq personnes sur un bateau ayant quitté la Mauritanie le 3 mars, avant de rencontrer des difficultés. Les 52 survivant.es ont été réceptionné.es par la Marine Royale près des côtes de Boujdour. Comme c’est souvent le cas, iels ont ensuite été envoyé.es dans des centres de détention plus au nord pendant 10 jours sans recevoir les soins médicaux et psychologiques dont iels avaient besoin.

Ces tragédies ne sont pas isolées. Au total, les autorités espagnoles ont recensé 34 décès sur la route de l’Atlantique depuis le début de l’année. Bien entendu, il ne s’agit là que de chiffres officiels. Comme le montre , ou le fait que des familles marocaines soient toujours à la recherche d’un bateau ayant disparu le 28 décembre, il est certain que le nombre de morts est plus élevé. Il y a sans doute bien plus de morts, dont nous n’entendrons jamais parler. A l’heure où nous écrivons, Alarm Phone est à la recherche d’un autre bateau qui semble avoir disparu (cas AP 127-2021) dans l’immensité de l’océan Atlantique. Ce bateau a quitté Laayoune le 24 mars et transportait 50 personnes. Nos cœurs et nos espoirs sont avec elleux, mais nous craignons le pire.

Outre le nombre d’arrivées et les nombreux naufrages, il existe des tendances notables dans la démographie des personnes qui traversent. Dans un bateau intercepté par la Marine Royale à la mi-janvier, la moitié des voyageur.euses étaient d’origine égyptienne et yéménite. Jusqu’à présent, nous n’avions pas vu de personnes issues de ces pays d’origine emprunter cette route vers l’Europe. Ces derniers mois ont également vu une augmentation des départs de jeunes voyageur.euses, notamment des mineur.es. Dans l’ensemble, les femmes sont moins nombreuses à tenter les routes occidentales que les traversées d’autres régions. Seuls 5 % des personnes qui arrivent en Espagne sont des femmes. Cependant, sur la route de l’Atlantique, les bateaux transportent souvent un nombre très élevé de femmes. Par exemple, à la mi-mars, Salvamento Maritimo  était à la recherche de trois bateaux en grande partie occupés par des femmes.

Un autre changement concerne les départs depuis le Sénégal, explique B., militante d’Alarme Phone :

“Ce trimestre de l’année 2021 on a vu une baisse des embarcartions qui quittent le Sénégal parce que l’Etat espagnol a envoyé plus de garde-côtes jusqu’au Sénégal pour mieux sécuriser et intercepter les migrants à partir de leur point de départ. Il y a aussi de la criminalisation des gens arrêtés parce qu’ils sont considérés comme responsables de ces embarcations.” 

Pourtant, la jeunesse sénégalaise souffre toujours d’un manque d’opportunités et des effets néfastes de la crise du Covid-19, ces choses mêmes qui ont poussé beaucoup d’entre elleux à partir. Les manifestations et les protestations de début mars 2021 ont fait 14 morts. (Source : Alarm Phone)

Les interceptions à l’endroit du départ ont également lieu en Mauritanie. Le 12 février, par exemple, 52 voyageur.euses ont été intercepté.es par la gendarmerie mauritanienne.

Situation aux îles Canaries

Où puis-je trouver un bus pour aller en France ou en Italie ?” était l’une des premières questions posées par les voyageur.euses à leur arrivée sur les côtes des îles Canaries en novembre. Des mois plus tard, des personnes sont toujours bloquées sur les îles. Il règne toujours un climat d’incertitude, un manque d’informations et les conditions dans les camps récemment ouverts sont difficiles. Pourtant, dans l’imagination de nombreux.ses voyageur.euses, l’Europe est considérée comme un endroit sûr. Bienvenue aux îles Canaries, un territoire situé presqu’à la périphérie de l’Europe et une enclave sur la route migratoire la plus meurtrière de 2021.

Plan Canarias

Le Plan Canarias est le système d’urgence local, financé par l’UE, qui repose sur la gestion coordonnée de sept centres d’accueil temporaire d’urgence. Ces centres comptent 7 000 lits et sont répartis entre Tenerife, Gran Canaria et Fuerteventura. D’ici 2022, les autorités prévoient de transférer les personnes résidant dans ces centres d’accueil vers des installations à long terme, affichant ainsi une intention claire de continuer à utiliser les îles dans le cadre de leur stratégie d’immobilité.

Les camps aux canaries

Tenerife

A Tenerife, il y a deux camps d’accueil. Le premier, Las Raices, est géré par l’ONG ACCEM. Il est financé par l’UE et par le Ministère de l’Intérieur espagnol. 2 000 hommes y vivent actuellement. 49 d’entre eux sont des mineurs non accompagnés. C’est le camp le plus controversé jusqu’à présent, car les conditions de vie y sont très dures. Il est situé à une altitude de 1 000 mètres, dans une zone pluvieuse. Les habitants vivent dans de grandes tentes et la nourriture fournie est pauvre. Cette situation a donné lieu à des émeutes et à des grèves de la faim, suivies d’abus et de détentions par la police. Au total, quatre grèves de la faim ont été enregistrées cette année. La dernière a eu lieu le 1er avril, lorsque des Marocain.es ont protesté contre leur interdiction à se rendre sur le continent.

Tentative de grève de la faim par des voyageur.euses marocain.es au camp de Las Raices, à Tenerife, pour exiger leur transfert sur le continent. Cette grève a duré une journée.
Source : Asamblea de Apoyo a migrantes de Tenerife. 1.4.2021.

Le deuxième camp, Las Canteras, est géré par l’OIM et a déjà atteint sa capacité. Il héberge environ 1 300 personnes dans un complexe militaire abandonné. Il n’y a que deux avocats et psychologues pour assister l’ensemble de la population.

Un nombre alarmant de mineur.es vivant dans ces deux camps a été signalé, bien qu’aucune disposition ne soit prise pour les enfants et les adolescent.es. Néanmoins, les autorités ont organisé un plan de relogement de 100 mineur.es non accompagné.es d’un hôtel vers les camps. Certain.es mineur.es ont refusé de se rendre dans le camp et ont dormi dans les rues en guise de grève soutenue par des militant.es. Leur revendication : une protection appropriée.

Malgré tout cela, aucun.e mineur.e n’a été en mesure de déposer une demande d’asile en tant que mineur.e. Cela met en évidence l’absence d’assistance juridique et d’information concernant l’asile. En effet, le Défenseur du peuple espagnol (Defensor del Pueblo) a récemment publié un rapport concernant le manque de traducteur.ices et d’assistance juridique. Tout cela fait perdurer la situation d’immobilité actuelle.

L’un des programmes qui fonctionnent à Tenerife c’est le programme de retour volontaire de l’OIM. Selon les témoignages de voyageur.euses, si ce programme a été utilisé c’est en grande partie en raison du refus de l’État d’autoriser les transferts vers l’Espagne continentale. Il a également été utilisé par des personnes souhaitant retourner dans leur pays d’origine pour le Ramadan. Certaines personnes ont même décidé de rentrer par leurs propres moyens. Certains transferts vers le continent ont bien lieu. Les personnes sont profilées par les autorités. Les personnes considérées comme “ayant particulièrement besoin de protection” (persona con necesidades de protección), peuvent prétendre à un transfert. En théorie, les personnes particulièrement vulnérables entrent dans cette catégorie, c’est pourquoi elles sont autorisées à se déplacer. En réalité, la sélection se fait par nationalité. Être originaire du Mali, de la Gambie, de la Côte d’Ivoire ou de la Guinée sont quelques uns des critères à remplir pour faire partie de cette classe privilégiée. Les personnes originaires du Sénégal ou du Maroc ne sont pas catégorisées comme ayant particulièrement besoin de protection. Il convient de noter que les ressortissant.es de pays où l’Espagne a conclu un accord de retour ne sont pas considéré.es comme vulnérables. Si aucun accord de ce type n’existe avec le pays d’origine, il y a encore une chance de rejoindre l’Europe continentale. On est en droit de penser que le véritable objectif de cette politique est de débarrasser les îles des voyageur.es qui ne sont pas des touristes. Le scénario idéal, du point de vue de l’État espagnol, est l’expulsion vers un pays d’Afrique. Lorsque cela n’est pas possible, on permet aux personnes de sortir de l’île en les emmenant sur la péninsule. Il convient de noter que la majorité de ces personnes présentes sur les îles sont originaires du Sénégal ou du Maroc.

Gran Canaria

Le Colegio Leon est le centre d’hébergement le plus ancien pour les personnes qui font la traversée vers Gran Canaria. Il est géré par l’ONG religieuse Cruz Blanca et se situe dans une école primaire d’un quartier populaire. Malgré la présence et le harcèlement de l’extrême-droite, les voyageur.euses qui y séjournent se sont engagé.es de manière proactive dans le quartier et ont contribué à l’entretien des espaces verts des environs. Cela a été utile et bien accueilli par les voisins, qui soutiennent désormais leur lutte.

Un complexe sur une zone industrielle a également été prêté par la banque Bankia et est géré par la même ONG que le Collegio Leon. On s’attend à ce qu’environ 500 personnes y soient transférées. Cependant, cette installation a ouvert ses portes la dernière semaine de mars et, jusqu’à présent, on ne dispose d’aucune information sur les conditions de vie sur le site.

Un complexe militaire abandonné, Canarias50, géré par la Croix-Rouge, est également utilisé pour loger des personnes à Gran Canaria. Sa capacité d’accueil est de 1 300 personnes. Jusqu’à présent, plusieurs inondations ont eu lieu et un groupe de 64 personnes a organisé une grève de la faim qui a duré quelques jours, autour du 6 février. Elles voulaient sensibiliser l’opinion publique à la situation du camp et revendiquaient leur droit à continuer leur route vers l’Europe continentale.

Malheureusement, on dénombre des activités fascistes. Au début de l’année, la Croix Rouge a conseillé à tous.tes les voyageur.euses hébergé.es dans les camps et les hôtels d’éviter de sortir en raison de la menace des violences d’extrême-droite. En réponse, les activistes et les réseaux locaux se sont efforcés de créer de l’accueil en soutenant les personnes qui avaient fait le voyage et en les défendant.

Celles et ceux qui étaient hébergé.es dans des hôtels craignaient d’être transféré.es à Tenerife plutôt que sur le continent. En effet, de nombreuses personnes ont refusé d’être transférées. Elles sont actuellement sans domicile et leur procédure d’asile est en attente. Selon des militant.es et selon la Croix-Rouge, on estime qu’environ 2 000 voyageur.eusees vivent actuellement à la rue, sur une île qui compte 850 000 habitant.es. En réaction, des voisin.es ont créé le réseau “Somos Red“. Ce réseau fournit de la nourriture, des dons et un soutien social, car le conseil municipal refuse toujours de faire face à cette situation.

Fuerteventura

À Fuerteventura, la Croix-Rouge gère le camp d’El Matorral sur le site d’un centre de détention abandonné. “Nous n’avons pas fui notre pays pour être emprisonné.es“, tel est le refrain commun des grèves qui ont eu lieu tout au long du mois de mars. Les personnes en déplacement veulent pouvoir exercer leur droit à se rendre en Espagne continentale et à poursuivre leur voyage. Elles veulent retrouver leur famille et leurs proches. Les gens sont venus ici pour trouver un foyer et un emploi décent. Iels ont le droit de chercher et de trouver la liberté et la paix.

***

Le Plan Canarias n’est rien d’autre qu’un outil des institutions racistes que sont l’Union européenne et l’État espagnol. Ils utilisent délibérément et ouvertement l’abus des Africain.es comme “solution” au non-problème de la migration. En piégeant les gens aux Canaries, en leur offrant des conditions de vie inférieures aux normes et en privant de ressources les personnes en déplacement, l’État veut envoyer un message clair : peu importe qui vous êtes, si vous venez d’Afrique, vous n’avez pas votre place en Europe.

Les îles Canaries sont en train de devenir l’antithèse du slogan “No-More-Morias” du dernier pacte européen sur les migrations. Le Plan Canarias reproduit l’ensemble des politiques de détention et d’immobilité qui avaient d’abord permis l’existence de Moria. Sans surprise, il n’est pas difficile de trouver des similitudes avec des lieux tels que les îles de la mer Égée. La situation aux Canaries s’inscrit dans la lutte internationale, complexe, des personnes migrantes. Celles-ci, les militant.es et la société civile se demandent déjà dans quelle mesure l’une ou l’autre des îles deviendra le “Lesvos atlantique”.

Par ailleurs, le président du Parlement des îles Canaries, Antonio Morales, a rejeté le Plan Canarias. Il accuse le gouvernement central de faire pression sur la société canarienne en la laissant seule face aux conséquences des décisions prises au niveau européen. Cependant, la Commission européenne insiste sur le fait que la politique de non-relogement est une décision prise par le Ministère de l’Intérieur, et non au niveau européen.

Néanmoins, il faut de toute urgence ouvrir le débat sur les raisons qui poussent les gens à migrer et sur la manière dont l’UE répond à ce phénomène.  Nous devrions également parler du rôle de l’Union européenne dans la détérioration des conditions sociales dans les pays d’origine. La société occidentale a du mal à reconnaître l’importance actuelle de son héritage colonial. C’est également une société dans laquelle les élans éthiques fondamentaux tels que l’hospitalité et la solidarité sont proscrits. C’est dans ce contexte qu’Alarm Phone souhaite rappeler que la situation aux Canaries n’est pas un phénomène isolé. Elle fait partie de tout un réseau de résistance et de lutte. Nous sommes solidaires des personnes dont la liberté de mouvement est limitée en raison de leur racialisation. Nous ne nous contentons pas de gérer une ligne d’assistance téléphonique pour des personnes en détresse, nous travaillons également dans le cadre d’une lutte internationale pour la justice sociale et la liberté de mouvement. Dans un système qui n’a jamais été conçu pour protéger les personnes marginalisées, nous appelons à la création de communautés fortes qui garantissent que personne ne soit laissé pour compte.

Situation au Sahara Occidental et au Sud du Maroc

L’augmentation spectaculaire des départs vers les îles Canaries en 2020 a bien sûr eu des conséquences sur les pays de départ. L’une d’entre elles est la sécuritarisation des côtes du Sahara Occidental. Le militant d’Alarm Phone A. explique que de plus en plus de postes de contrôle sont construits le long de la côte, en particulier sur les plages utilisées par les voyageur.euses pour commencer leur traversée. Cette observation est en accord avec les annonces faites par le Ministère de l’Intérieur espagnol au début de cette année concernant l’envoi de 10 millions d’euros supplémentaires pour financer la surveillance aux frontières.

Postes de garde sur la côte pour la surveillance aux frontières, à 30 kms de Laayoune. Source: AP Maroc

L’autre fait marquant résultant de la forte augmentation des départs est la détérioration générale de la situation des droits humains. Ce phénomène n’est pas récent, comme l’indique A :

“Depuis des mois les migrants qui résident à Laayoune sont victimes d’arrestations, de chasses à l’homme. Sous forme de contrôles ciblant seulement la communauté des subsahariens qui sont capturés et déportés dans des zones éloignées des villes.”

Les rapports publiés au début de l’année 2021 par les organisations de défense des droits de l’homme dressent un tableau alarmant. La crise du Covid-19 a été utilisée comme prétexte pour harceler des Subsaharien.nes en les arrêtant et en les gardant en détention pour un nombre arbitraire de semaines ou de mois, sans aucune justification légale. Les Marocain.es et les Sahraoui.es en déplacement, ainsi que leurs communautés, sont également gravement touché.es tant par la répression que par la pandémie. A cause du Covid-19, beaucoup ont perdu leur emploi et les opportunités qu’iels auraient pu avoir, surtout au Sahara Occidental et dans le Sud du Maroc, où la situation économique est plus instable qu’ailleurs.

2.2 Tangier et le détroit de Gibraltar

Les descentes de police à Tanger : une routine brutale

Bien que le complexe portuaire de Tanger Med, au nord de Tanger, soit devenu en 2020 le “premier port en Méditerranée” par le volume de marchandises qui y transitent, la ville et ses environs restent un endroit extrêmement hostile pour les personnes qui espèrent voyager.

La situation dans la ville de Tanger reste très difficile pour les personnes en déplacement. Comme l’explique J., un militant local, “la ville est toujours soumise à de strictes restrictions concernant le Covid-19. La sécurité a été renforcée dans la ville et ses environs, ce qui a ralenti le flux migratoire”. Selon lui, les arrestations de voyageur.euses illégaux.les dans la ville par la police auxiliaire ont augmenté en janvier. “Ils conduisent les gens à la périphérie de la ville ou à Assilah [au sud de Tanger], afin de les déstabiliser”, nous dit-il. De fréquentes arrestations ont lieu dans les quartiers où vivent les communautés subsahariennes. Elles peuvent se produire et se produisent effectivement dans les maisons mêmes où vivent les gens. Les activistes d’Alarm Phone à Tanger rapportent que parfois des femmes subsahariennes et leurs enfants sont arrêté.es alors qu’iels quémandent de la nourriture dans la rue.

Le 2 mars, des contacts locaux ont signalé des descentes de police et des arrestations dans la ville. Au moins 25 personnes, dont cinq femmes, ont été arrêtées dans la Médina (la vieille ville). La police est entrée dans plusieurs maisons d’Africain.es subsaharien.nes et en a fait sortir tous.tes les habitant.es. Ils ont ensuite arrêté ces personnes et les ont emmenées à la périphérie de la ville. Le 13 mars, 17 autres personnes (dont deux femmes) ont été arrêtées. Cela s’est également produit dans la Médina. Le “Programme de réhabilitation des bâtiments en état de délabrement avancé” en cours dans la vieille ville sert d’excuse parfaite aux autorités locales pour accroître la pression sur les communautés noires subsahariennes. Les gens sont expulsés de leurs maisons sous prétexte de rénover des bâtiments en ruine. Selon nos contacts sur le terrain, de nouvelles descentes ont eu lieu le 13 mars dans le quartier de Mesnana, près de l’université. 13 Africain.es subsaharien.nes (dont deux femmes) ont été arrêté.es.

Les forces auxiliaires marocaines mettent aussi régulièrement en place des rafles dans les forêts proches de Tanger. Il s’agit de lieux où vivent des voyageur.euses qui se cachent pour tenter de rejoindre les côtes espagnoles en traversant le détroit de Gibraltar. Ces arrestations ont souvent pour conséquence l’expulsion des personnes arrêtées de Tanger vers le sud du Maroc. Les victimes de ces pratiques sont susceptibles de se retrouver dans les villes de Tiznit, Marrakech ou Errachidia.

Les conditions de vie sont difficiles pour les voyageur.euses clandestin.es qui ont le courage de rester à Tanger, surtout en période de Covid-19. Il est difficile d’accéder à un logement et aux autres produits de première nécessité. Il en va de même pour l’accès aux soins. En février, nous avons été informé.es de la mort de trois hommes issus des communautés subsahariennes, deux de Côte d’Ivoire et un autre du Cameroun, parce qu’ils n’ont pas pu bénéficier de soins médicaux appropriés. Nos cœurs et nos pensées vont à la famille des défunts.

“Très peu parviennent à toucher l’eau” (J. d’Alarm Phone Tanger) 

Au cours des trois derniers mois, Alarm Phone n’a été impliqué dans aucun cas au départ de Tanger. Cependant, nous savons par la page Facebook d’Helena Maleno Garzón qu’il y a eu au moins deux traversées réussies du détroit de Gibraltar. L’une le 16 mars, comprenant une personne maghrébine à bord, et une seconde le 26 mars, avec un Marocain et neuf voyageur.euses subsaharien.nes. Les deux embarcations sont arrivées à Algeciras. Dans les médias espagnols, un sauvetage dans cette zone le 17 février a également été mentionné.

En résumé, ce qui a été dit dans nos rapports les plus récents est toujours d’actualité. La sécurité brutale, les contrôles et les arrestations dans la ville de Tanger et ses environs rendent la traversée du détroit de Gibraltar très difficile, du moins pour les Subsaharien.nes. Par conséquent, les gens sont plus enclins à essayer les dangereuses routes du sud.

Evénement du 8 mars à Tanger

Le 8 mars, journée internationale des femmes, des femmes se sont réunies à Tanger pour se célébrer elles-mêmes et leurs victoires et pour réfléchir à leur combat en tant que femmes en mouvement contre un régime frontalier mortel et raciste. Les restrictions de Covid-19 ne leur permettant pas de descendre dans la rue, elles ont animé une discussion sur le travail d’Alarm Phone, se sont interviewées les unes les autres et ont terminé la journée par un repas en commun. Après une journée de solidarité et de force, les femmes ont proclamé : “Cette journée internationale de la lutte féministe, nous dénonçons les discriminations et les violences faites aux femmes, et cette journée a été un succès.

8 mars 2021 à Tanger : Pancarte “Non aux violences faites aux femmes”. Source: Alarm Phone

Les femmes se sont également réunies et ont rédigé ce manifeste :

“Malgré tous les risques auxquels nous sommes confrontées, chaque jour, nous, femmes militantes, sommes sur le terrain. Et c’est ce qui nous donne la force de continuer notre combat en tant que femmes et de nous battre pour le bien-être du peuple et pour son droit à la liberté. Nous lançons donc un appel solennel à nos dirigeants pour qu’ils respectent les accords internationaux et accordent plus de considération aux femmes qui luttent pour le bien de ce monde.

Notre action [la manifestation du 8 mars] est bien accueillie par nos sœurs qui souffrent à ces frontières et qui attendent de pouvoir voyager. Elle nous a permis de repenser au nombre de personnes qui meurent chaque jour aux frontières et au fait que la lutte ne doit pas s’arrêter. La main sur le coeur.”

2.3 Les enclaves : Ceuta et Melilla

Bien que les chiffres de l’UNHCR et ceux du Ministère de l’Intérieur espagnol diffèrent, nous pouvons constater une nette diminution des arrivées dans les enclaves par voie terrestre par rapport aux trois premiers mois de 2020, mais une augmentation des arrivées par voie maritime en 2021. Cela reflète la tendance générale à la baisse des arrivées dans les enclaves au cours des dernières années.

Les arrivées par voie maritime ont augmenté, selon le Ministère de l’Intérieur, de 223,8 % au cours des deux premiers mois de 2021. Ce phénomène s’explique en grande partie par le fait que davantage de personnes tentent de contourner les clôtures à la nage pour entrer dans les enclaves. Nous avons également constaté une utilisation accrue des kayaks et des canots pneumatiques pour passer la frontière.

Chacun des voyageur.euses empruntant cette route risque sa vie pour exercer son droit à la liberté de mouvement. Surtout dans les conditions difficiles des mois d’hiver, cette route tue de nombreuses personnes qui tentent de quitter ou d’entrer dans les enclaves espagnoles. Beaucoup essaient de traverser seul.es, il est donc raisonnable de penser qu’il existe de nombreux cas non-répertoriés. Dans un cas, le 13 janvier 2021, nous avons été alerté.es de la disparition de deux personnes qui, avec un autre ami, avaient tenté de se rendre à Melilla à la nage mais ne sont jamais arrivées. Dans d’autres cas, comme celui d’Ayoub Fakhari et Dahani Bilal, partis le 29 janvier 2021, les familles des disparus se tournent vers les journaux pour signaler une disparition.

L’accès aux enclaves par voie terrestre est récemment devenu plus difficile que jamais. Cela est dû en grande partie à la répression intense des personnes qui tentent de se déplacer du côté marocain de la clôture. Cette répression, comme indiqué dans la section 2.1, est financée par l’État espagnol. Un autre facteur important est l’installation de sur la clôture entre le Maroc et Ceuta. Malgré cela, les gens s’organisent. Il y a eu trois grands sauts dans les trois premiers mois de 2021 :

Le 19 janvier 2021, 150 personnes ont tenté de sauter la clôture et 87 sont parvenues à rejoindre Melilla.

Le 8 mars, 59 personnes sont parvenues à sauter par-dessus la clôture et à arriver à Melilla. Les jours suivants, de nombreuses rafles ont eu lieu du côté marocain de la clôture.

Le 30 mars, 100 personnes ont essayé de sauter par-dessus la clôture pour entrer dans Melilla. 33 ont réussi à traverser.

– Félicitations aux Bozards !

De plus petits groupes sont également parvenus à franchir la clôture pour arriver à Ceuta. Pour ce faire, ils ont dû franchir les différentes clôtures situées des côtés espagnol et marocain, équipées de fils barbelés et de tubes inversés (peines invertidos) récemment installés : les 8 et 17 février, 13 voyageur.euses au total ont franchi les barrières, et les 1er, 5 et 12 mars, 11 personnes au total sont entrées à Ceuta de cette manière.

La Commission européenne pour la Démocratie est intervenue dans le débat juridique en cours sur la légitimité des déportations à chaud au niveau des clôtures frontalières des enclaves, critiquant la décision de la Cour constitutionnelle d’Espagne selon laquelle les refoulements à la frontière seraient autorisés sous certaines conditions. En particulier, l’une des conditions pour autoriser le retour immédiat était la possibilité de demander l’asile aux points d’entrée réguliers des enclaves. La Commission européenne pour la démocratie a souligné :

“Les agents de police qui interceptent des migrants à la clôture frontalière peuvent procéder d’une manière différente si, au vu des circonstances, ils constatent que ces étranger.es spécifiques ont des raisons convaincantes de ne pas utiliser les points d’entrée ordinaires pour les demandeur.euses d’asile.”

En outre, de nombreuses personnes tentent de poursuivre leur route depuis les enclaves vers l’Espagne péninsulaire par bateau ou en se cachant dans des camions ou des conteneurs. Dans un cas, 41 voyageur.euses ont été intercepté.es par la Guardia Civil dans le port de Melilla, certain.es d’entre elleux étant allé.es jusqu’à se cacher dans des conteneurs de verre brisé et de cendres toxiques. Cela montre à quel point la situation est désespérée pour de nombreux.ses. voyageur.euses dans les enclaves. Camps sous-financés, absence d’accès à la scolarisation pour les mineur.es, absence d’accès aux infrastructures de base dans les CETI pour les personnes nouvellement arrivées (bien que les CETI ne soient pas surchargés pour le moment), autorités ridiculement lentes à appliquer les décisions de la Cour suprême (El Tribunal Supremo) sur les , sont autant de facteurs qui ont transformé les enclaves en prisons à ciel ouvert pour les voyageur.euses, et ce même avant la fermeture de la frontière avec l’Espagne.

2.4 Al-Hoceima

La situation actuelle dans la région du Rif est complexe. Les infrastructures manquent. Les hôpitaux et les universités sont rares. En outre, il n’y a pas d’investissement dans le développement industriel et le taux de chômage est élevé pour les jeunes.

De plus, il n’y a pas de réelle liberté d’expression, comme l’a montré la répression vicieuse du mouvement Hirak. En 2017, les manifestant.es ont réclamé la liberté et les droits civiques pour les citoyen.nes de la région du Rif. L’un des plus éminents leaders de ce mouvement, Nasser Zefzafi, a été condamné à vingt ans de prison. Les exemples de la censure de l’État marocain sont nombreux. Par exemple, en 2018, un jeune homme a pris la parole sur les réseaux sociaux pour condamner le meurtre d’une femme migrante par la Marine Royale. Il a été emprisonné pendant deux ans. Malgré les manifestations pour la liberté et les droits civiques, rien n’a changé. Par conséquent, des activistes et des civils se dirigent vers l’Europe depuis le Rif, principalement via l’Espagne, à la recherche d’une vie meilleure et/ou d’une protection internationale par les pays de l’UE.

A notre connaissance, en 2017, le nombre de Rifain.es arrivant en Espagne était élevé. Actuellement, ce nombre a diminué car les interceptions par la Marine Royale (la marine marocaine) ont augmenté. Le niveau de militarisation n’a pas changé depuis 2017, mais la stratégie gouvernementale est différente selon les habitant.es. Ils affirment qu’en 2017, du fait de la lutte politique menée par la classe ouvrière rifaine, il était dans l’intérêt du gouvernement que les manifestant.es quittent le pays. Maintenant qu’un grand nombre de partisan.es de la liberté sont parti.es, le gouvernement est heureux d’utiliser ses forces pour restreindre la mobilité des gens.

Covid-19 n’a pas eu d’effet sur le nombre de bateaux quittant les rives d’Al-Hoceima. Les bateaux qui en partent se dirigent vers Malaga, Motril et Grenade. Les migrant.es rifain.es s’organisent généralement en petits groupes et voyagent en canots pneumatiques ou en jetskis. Un petit nombre de migrant.es subsaharien.es partent d’Al-Hoceima pour l’Europe. Le voyage dure normalement entre 15 et 24 heures, selon l’état de la mer et les conditions du bateau.

D’après nos propres recherches, en janvier, 15 Rifain.es et 48 Subsaharien.nes sont arrivé.es en Espagne péninsulaire. En février, 73​​​​​​​  Rifain.es au moins sont arrivé.es en Espagne, 46 le 14 février et 27 le 18 février. A notre connaissance, en mars, 112 Rifain.es sont arrivé.es en Espagne. Voici deux exemples de ces cas de figure :

  • Le 14 février, deux bateaux partis d’Al-Hoceima avec 46 Rifain.es ont été secourus par Salvamento Marítimo près des côtes de Motril. Cependant, en arrivant à Motril, ils se sont rendus compte que deux personnes manquaient à l’appel.
  • Le 24 mars, 10 Rifain.es sont arrivé.es à Motril. Iels étaient parti.es d’Al-Hoceima.

De nombreuses personnes ont disparu le long de cette route. Pendant la période allant de janvier et mars, nous avons été informé.es de la disparition de 10 personnes parties d’Al-Hoceima.  En outre, d’après nos recherches, 7 personnes sont mortes au cours de ces 3 mois en se rendant en Espagne depuis Al-Hoceima.

Au cours des trois derniers mois, Alarm Phone a eu affaire à 11 cas pour lesquels des personnes (115 au total) partaient d’Al Hoceima. Deux bateaux ont été interceptés par la Marine Royale marocaine et les autres ont été secourus par le Salvamento Maritimo espagnol.

Evolutions des nouveaux itinéraires de déportation

Au cours de ces trois mois, la politique des déportations de l’Espagne vers le Maroc a rencontré des changement. Alors qu’il était habituel d’expulser les Rifain.es de la péninsule (Madrid-Barajas) vers les enclaves de Melilla et Ceuta, puis vers le Maroc, aujourd’hui, dans un contexte de pandémie et de fermeture des routes maritimes, une nouvelle route a été ouverte avec des vols réguliers sur l’itinéraire Madrid – Las Palmas (îles Canaries) – Laayoune (Sahara occidental).

Les déportations ont recommencé fin décembre. Nous avons été informé.es par des familles qu’en janvier et février les autorités espagnoles ont déporté deux groupes de personnes (un groupe de 8 personnes et un autre de 13 personnes) de l’aéroport de Barajas (Madrid) vers Las Palmas puis vers Laayoune. Les deux groupes étaient constitués d’habitant.es de la ville de Guersif, dans la région du Rif oriental. Par la suite, d’autres déportations ont eu lieu, impliquant des Rifain.es qui se trouvaient dans le Centre de détention des étrangers (CIE) d’Aluche à Madrid. En février, trois Rifains qui se trouvaient dans le CIE de Murcie ont reçu un ordre d’expulsion. Ils ont été transférés à Madrid, où ils ont dû embarquer, escortés par plusieurs policiers, dans un vol à destination de Gran Canaria. De là, ils ont été transportés dans un autre avion jusqu’à Laayoune. Les deux vols ont été effectués par Royal Air Maroc, la compagnie nationale marocaine.

La raison de ces expulsions depuis l’Espagne continentale via les îles Canaries n’est pas encore claire, mais toute personne arrivée en Espagne depuis la côte méditerranéenne du Rif et amenée ensuite à Laayoune doit parcourir plus de mille kilomètres pour rejoindre son domicile au Nord du pays.

2.5 Nador et les forêts

Durant la période couverte par ce rapport, Alarm Phone n’a été alerté que de cinq cas dans la région de Nador. Deux des bateaux ont finalement été secourus par l’Espagne (27 janvier, 35 ressortissant.e.s marocain.e.s et 13 février, 38 ressortissant.e.s marocain.e.s d’Arekmane). Un bateau a été intercepté par la Marine Royale marocaine (3 février, 45 ressortissant.e.s marocain.e.s de Bouyafar). Le 10 janvier, un bateau transportant initialement 36 passager.e.s a quitté Bouyafar avant d’être porté disparu. Nous supposons que les voyageur.euse.s se sont perdu.e.s en mer. Comme nous l’avons déjà mentionné dans la section 2.3, le 13 janvier, nous avons été alertés au sujet de trois ressortissant.e.s du Tchad qui ont tenté de rejoindre Melilla à deux reprises à la nage depuis Beni Ansar. L’un d’entre eux a été secouru, mais les deux autres sont toujours porté.e.s disparu.e.s.

Une autre tragédie s’est produite le 7 janvier, lorsque seul.e.s 21 voyageur.euse.s ont pu être sauvé.e.s d’un bateau qui était parti avec 31 passager.e.s d’Arekmane/Nador. Sept corps ont été repêchés dans la mer. Les autres sont toujours portés disparus. L’une des personnes qui a survécu à la tragédie a finalement été hospitalisée, mais pas avant d’avoir enduré trois semaines de détention au centre de détention d’Arekmane. L’AMDH – Nador condamne sa détention. Elle rappelle qu’elle est dépourvue de toute base juridique et qu’elle est donc illégale.

La détention arbitraire et la criminalisation de la migration constituent un risque croissant pour les voyageur.euse.s à et autour de Nador. En 2020, les forces marocaines affirment avoir arrêté 466 suspect.e.s lié.e.s à 123 réseaux impliqués dans la traite des êtres humains. Les années précédentes, des personnes ont fait face à des poursuites pour ces motifs sans représentation juridique adéquate ni présence d’un interprète. Dans certains cas, elles ont été condamnées à des peines allant jusqu’à 10 ans de détention. La tentative du Royaume de réprimer la migration irrégulière se poursuit en 2021. Le 9 février, les autorités marocaines ont mené de vastes raids dans plusieurs entrepôts à Nador et dans ses environs et ont arrêté 16 personnes (un ressortissant subsaharien, 15 ressortissant.e.s marocain.e.s). Elles sont accusées de faciliter la migration irrégulière, ainsi que le trafic d’êtres humains et de drogue. Les autorités ont notamment saisi 26 canots pneumatiques et 35 moteurs.

Les arrestations arbitraires de subsaharien.ne.s dans les rues de la ville de Nador continuent. Un incident de ce type a été rapporté par l’AMDH – Nador. Le 19 février, la police, les forces auxiliaires marocaines et d’autres responsables de la sécurité parcouraient les rues pour arrêter les voyageur.euse.s qui étaient descendu.e.s des forêts pour demander de l’aide ou chercher un abri.

Comme l’ont observé nos groupes locaux d’Alarm Phone, entre le 22 janvier et le 21 février, 105 personnes ont été arrêtées lors de raids dans les forêts de Nador. Elles ont toutes été amenées à la “colonie de vacances” d’Arekmane, aujourd’hui abandonnée. Le site, qui était auparavant utilisé pour les activités de vacances des enfants, a été transformé en un camp de détention de fortune. Toutes les personnes arrêtées ont été emmenées de force dans le sud du pays où elles ont été abandonnées.

Les voyageur.euse.s qui sont arrêté.e.s à Nador et dans ses environs sont généralement emprisonné.e.s illégalement dans ce centre de détention. Les personnes qui vivent dans les forêts autour de Nador et qui ont contacté Alarm Phone nous ont parlé d’autres cas où des personnes sont gardées dans des ” cellules de déportation ” dans la ville de Nador. La section de Nador de l’AMDH rapporte qu’après une détention pouvant aller jusqu’à 3 mois, les voyageur.euse.s risquent d’être expulsés vers leur pays d’origine. Ceci est particulièrement vrai pour les ressortissant.e.s du Mali, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, du Burkina Faso, du Cameroun et du Ghana. Il existe des relations étroites entre les ambassades de ces pays et le gouvernement marocain. Les ressortissant.e.s du Congo, du Gabon ou du Togo, quant à eux ne sont pour l’instant pas expulsé.e.s vers leurs pays d’origine mais généralement expulsés de la ville vers l’intérieur du Maroc.

Vers le 10 mars, pendant trois ou quatre jours, les troupes marocaines ont mené une vaste opération dans les forêts autour de Nador. Elles ont détruit une grande partie des infrastructures rudimentaires que les voyageur.euse.s avaient construites pour survivre dans les camps de fortune en attendant de pouvoir passer à Melilla ou en Espagne continentale. Les forêts autour de la ville de Nador sont un champ de bataille permanent et les raids des autorités ne cessent jamais. Ils varient seulement en fréquence et en échelle. Les opérations de la mi-mars étaient de grande envergure et visaient l’ensemble des camps forestiers en même temps. Elles ont conduit à un grand nombre d’arrestations. Les raids ont coïncidé avec la visite d’un fonctionnaire représentant le directeur général de l’immigration et des frontières du ministère marocain de l’intérieur, M. Zerouali. Elles ont été menées immédiatement après que quelque 59 voyageur.euse.s aient réussi à sauter les barrières de Melilla le 8 mars (voir section précédente).

L’une des rares personnes ayant réussi à s’échapper a signalé à Alarm Phone :

“Toute la forêt en générale, ils ont cassé et brulé en même temps, ça devient très, très difficile. Ils ont cassé tout, tout. Ils ont ramené toutes les femmes qui étaient là, avec les enfants. C pas facile, c pas très facile. C’est dans toute la forêt.  Ils ont entassé [les choses qu’ils ont collectionnés dans les campements] dans les espaces ouverts ou ça [le feu] ne pourrait pas attaquer les arbres. [Ils ont brûlé] des couvertures, des bidons d’eau, des marmites…c beaucoup des marches, les choses pour lesquelles les gens ont beaucoup marché. Et il y a plusieurs [zones de] combats, même dans les terrains très loin. En ce moment on est au courant de 38 femmes qui sont au refoulement actuellement, avec 2 hommes aussi qui étaient les pères des enfants. Le reste des personnes [qu’ils ont attrapés] sont enfermés actuellement, et ce qui va arriver à eux cela devient une question politique.  Les gens sont en train de souffrir. Les gens coulent les larmes.”

Les forces marocaines brûlent des piles de biens. Source: Alarm Phone

Les forces marocaines font des raids dans les forêts. Source: Alarm Phone

“Je demande vraiment les gens au monde de toujours faire cette lutte avec nous, c pas vraiment très facile. La situation devient critique et aussi les choses [les routes migratoires] sont bloquées. Mais ont sais que les migrants vont toujours être là. La patience est la plus grande force des migrants. Se patienter, c’est aussi se nourrir en esprit. On sait qu’on va atteindre l’objectif. Tous ceux qui sont là pour la traversée, tout ceux qui sont là pour se combattre pour la liberté de circulation, tout ceux qui sont là pour faire la lutte des migrants, toutes les ONG, toutes les partenaires, tous les militants, combattants de la migration, que nous prenons courage et que nous ne baissons jamais les bras, continuons toujours dans les mêmes luttes, dans les mêmes combats, dans les mêmes buts, et on espère qu’il y aurait changement.”

Comme le rapportent nos contacts locaux, les forces de police sont de nouveau intervenues dans les forêts à la fin du mois de mars. Nous ne savons pas encore quelle sera l’intensité ou la fréquence de la vague actuelle de raids.

2.6 Oujda et la zone frontalière algérienne

Dans les rues d’Oujda, les arrestations arbitraires de personnes issues des communautés subsahariennes se sont poursuivies durant les premiers mois de la nouvelle année. Dans chaque cas, les personnes arrêtées ont été libérées après quelques heures de garde à vue. Nous avons eu connaissance des arrestations suivantes :
9 janvier (7 personnes), 9 février (25 personnes), 12 février (45 personnes), 23 février (23 personnes, dont un mineur) et 12 mars (12 personnes, dont une femme). Le harcèlement des femmes subsahariennes qui demandent de l’aide sur les ronds-points se poursuit également. Les femmes arrêtées sont retenues au poste de police pendant trois à quatre heures, puis relâchées.

Par ailleurs, les mesures prises pour empêcher la propagation de Covid-19 continuent et constituent un défi majeur pour les personnes en exil. Il n’existe toujours pas de programmes d’aide spécifique pour elleux et la nourriture fournie par les ONG est loin d’être suffisante.

Le poste frontière entre Maghnia et Oujda – son homologue du côté marocain – reste l’une des plus importantes plaques tournantes de la migration en Afrique du Nord, mais la politique d’externalisation des frontières par l’UE a entraîné la “sécurisation” des goulots d’étranglement sur les routes migratoires. Nous avons appris que le 9 février 2021, un total de 12 personnes ont été arrêtées à Maghnia en Algérie et déportées à la frontière avec le Niger. En outre, le 25 février, un camp de migrant.e.s a été détruit par les forces algériennes dans la forêt près de Maghnia.

Dans la zone frontalière d’Al Arja, près de la ville marocaine de Figuig, les politiques frontalières ont nui aux conditions de vie des populations locales. Le 1er mars, les forces algériennes ont ordonné aux agriculteurs locaux d’abandonner leurs terres avant le 18 mars. Les autorités algériennes se sont appuyées sur un accord de démarcation de la frontière de 1972, validé en 1992, pour revendiquer le territoire comme algérien. Malgré de nombreuses manifestations, protestations et pourparlers, les agriculteur.ice.s ont dû quitter leurs terres avant la date limite. Ils et elles ne seront pas autorisé.e.s à revenir. Le gouvernement marocain n’a fait aucun commentaire sur ces événements. Peu après l’expulsion, des tentes militaires algériennes ont été repérées sur le territoire en question. Les ancien.ne.s propriétaires foncier.e.s n’avaient pas connaissance de l’accord des gouvernements et ont été complètement surpris par l’expropriation. Certain.e.s agriculteur.ice.s ont pu sauver une partie de leurs récoltes et d’autres biens. Ils et elles ont emmené ce qu’ils ont pu à Figuig où la plupart d’entre elleux résident. Tragiquement, la majorité des agriculteur.ice.s ont dû abandonner tous leurs biens. Des initiatives solidaires et des avocat.e.s vont travailler sur le dossier pour soutenir les agriculteur.ices.

2.7. Algérie

Les ressortissant.e.s algérien.ne.s continuent de quitter le pays en grand nombre

La désillusion généralisée vécue après l’échec du mouvement Hirak ainsi que les impacts sociaux et économiques de la pandémie de Covid-19, ont conduit un grand nombre de personnes à abandonner l’Algérie. Ce mouvement a été surnommé le “Grand Exil”. Il a commencé en 2020 ; les premiers mois de 2021 montrent qu’il se poursuit. Selon les données du HCR, entre janvier 2020 et février 2021, les citoyen.ne.s algérien.ne.s constituaient le deuxième plus grand groupe par nationalité parmi les arrivées méditerranéennes en Europe. Le groupe le plus important par nationalité était composé de citoyen.ne.s tunisien.ne.s. L’Espagne reste la destination privilégiée des harragas. Un nombre record de 11 450 ressortissant.e.s algérien.ne.s rejoindront l’Espagne en 2020. Les lieux de départ comprennent les côtes d’Oran et de Mostaganem. Les personnes qui partent de là se dirigent vers les côtes d’Almeria et de Murcie ou, fait récent, vers les îles Baléares. Mais les voyageurs utilisent également la route de la Méditerranée centrale vers l’Italie. Selon le rapport annuel du ministère italien de l’Intérieur, 1 458 Algérien.ne.s ont atteint l’Italie par la mer entre le 1er janvier et le 24 décembre 2020.

Comme mentionné dans notre précédente analyse régionale, les autorités algériennes ont réagi en lançant des opérations pour augmenter les interceptions. Dans les premières semaines de cette année, le gouvernement algérien s’est vanté d’avoir intercepté 8 184 personnes en 2020. Les autorités poursuivent évidemment dans cette voie. Du 1er janvier au 19 janvier 2021, les autorités algériennes ont annoncé l’interception de 153 personnes ayant tenter de quitter les côtes algériennes.

Le mois de mars a également été particulièrement dense en termes de traversées et de tentatives de traversées. Début mars, 115 Algérien.ne.s ont quitté les côtes de l’ouest algérien à bord d’embarcations Go Fast. Entre le 10 et le 16 mars, les garde-côtes des provinces de Chlef, Mostaganem, Oran et Ain Témouchent (ouest de l’Algérie) ont intercepté 99 harragas, dont 18 citoyen.ne.s marocain.e.s. Les garde-côtes et la gendarmerie algérienne démantèlent régulièrement des réseaux de passeurs dans les régions d’Oran et de Tipaza.

Néanmoins, selon le journaliste Jean-Pierre Filiu, cette sécurisation et ce contrôle accrus des côtes algériennes ne peuvent freiner la vague d’exil qui se développe en Algérie, conséquence directe de la répression du mouvement de protestation du Hirak. Comme il l’écrit:

la vague de contestation populaire du Hirak avait, en 2019, entraîné une baisse spectaculaire de l’émigration illégale des Algériens vers l’Europe, tant la jeunesse, jusque là privée de perspectives, croyait pouvoir trouver sa place dans un pays débarrassé de la présidence Bouteflika; cette tendance positive s’est inversée en 2020, lorsqu’Abdelmajid Tebboune, le bien mal élu chef de l’Etat, s’est entêté à rétablir le statu quo politique.

Traversées

Alarm Phone a été impliqué dans huit cas de bateaux quittant la côte algérienne. Deux d’entre eux étaient des bateaux se dirigeant vers l’Italie. Tous les cas de traversées de la Méditerranée occidentale ont, quant à eux, réussi à atteindre l’Espagne. Nous savons que de nombreux autres bateaux ont également atteint les côtes espagnoles au cours des trois derniers mois. Le 17 février, sept bateaux transportant 97 harragas, dont quatre femmes et plusieurs mineurs, ont été secourus au large de Murcie (Espagne) par l’agence espagnole de recherche et de sauvetage Salvamento Marítimo (Source : journal espagnol La Razon). Depuis le début de l’année 2021, 758 ressortissant.e.s algérien.ne.s sont arrivé.e.s en Espagne. Ils et elles représentent 61 % de toutes les arrivées enregistrées depuis le début de l’année. Des personnes d’autres nationalités sont également arrivées en Espagne depuis l’Algérie. Il s’agit notamment de ressortissant.e.s du Maroc, de la Guinée, du Mali, du Bangladesh, de l’Égypte et de la Syrie.

Certains bateaux, eux, n’y arrivent pas. Au cours des trois derniers mois, nous avons été informés d’un certain nombre de naufrages de bateaux qui avaient quitté l’Algérie (voir section 3 “Naufrages et personnes disparues”).

Alarm Phone reçoit notamment de nombreux appels de mères, frères, sœurs et cousins algérien.ne.s à la recherche de leurs proches.

La réaction sécuritaire renforce les contrôles aux frontières en Europe

Le volume des départs de ressortissant.e.s algérien.ne.s a entraîné, au début de l’année, une réaction sécuritaire des Etats européens, notamment de la France.

En janvier, le pays a décidé de fermer quinze points de passage avec l’Espagne. Le préfet des Pyrénées-Orientales, dans le sud-ouest de la France, a justifié cette décision en déclarant que “trente à cinquante personnes sont interpellées chaque jour en situation irrégulière depuis novembre.” Le gouvernement national a demandé la fermeture physique de ces routes. Celle-ci a été effectuée par la préfecture locale qui a placé de lourds blocs de béton en travers de la route. L’installation de ces barrages routiers est pour une “durée illimitée”. Le gouvernement français semble particulièrement perturbé par le fait qu’un si grand nombre de ressortissant.e.s algérien.ne.s quittent l’Espagne pour la France. Selon le quotidien algérien Echorouk, un député français a déclaré le 18 mars qu’ “un afflux massif de harragas, en provenance d’Algérie, sur l’Espagne et les pressions qu’ils ont exercées ont poussé la France à fermer quinze (15) points de passage communs à la frontière espagnole. ” Par ailleurs, le ministre français de l’Intérieur a explicitement ciblé les mineur.e.s isolé.e.s algérien.ne.s et marocain.e.s en France, exprimant son intention de les expulser. Selon lui, ils et elles se sont “implantés massivement” dans la ville de Bordeaux, dans le sud-ouest de la France, se sont livrés à des pratiques illégales et ont troublé la tranquillité et la sécurité des citoyens.

En outre, l’État algérien a, au cours des derniers mois, collaboré très étroitement avec l’État espagnol. Au début du mois de février, un responsable algérien a déclaré que le pays avait accepté le retour de ses ressortissants entrés illégalement en Espagne. Jusqu’à présent, cet accord s’est traduit par l’annonce de plans de rafle et d’expulsion des Algérien.ne.s vivant en Espagne. Ces opérations devraient avoir lieu dans les mois à venir. Le 2 mars, des responsables algériens et espagnols se sont à nouveau rencontrés pour discuter du phénomène des harragas.

D’autres pays ont également montré leur empressement à contraindre l’arrivée de ressortissant.e.s algérien.ne.s sur leurs territoires. Fin mars, le quotidien El Watan a rapporté que le ministre suisse de la justice et de la police avait conclu un accord avec l’État algérien pour le rapatriement forcé de 600 ressortissant.e.s algérien.ne.s vivant sur le territoire suisse.

Racisme et xénophobie contre les Noir.e.s d’Afrique subsaharienne : une politique d’État

L’Algérie est un point de passage stratégique pour les voyageur.euse.s en provenance des pays d’Afrique subsaharienne, principalement d’Afrique de l’Ouest, et ces communautés continuent d’être la cible d’une politique systématique et féroce de harcèlement et d’expulsion de la part de l’État algérien. En effet, depuis cinq ans, le gouvernement algérien applique les mêmes méthodes arbitraires et brutales à l’égard des voyageur.euse.s subsaharien.ne.s : descentes de police et arrestations, détention dans des camps de rétention et enfin déportations massives dans le désert du Sahara où les gens sont abandonnés sans eau ni nourriture. Le ministre algérien de la Défense s’est vanté d’avoir arrêté 3 085 voyageur.euse.s clandestin.e.s “de différentes nationalités” en 2020. Falikou Dosso, un Ivoirien de 28 ans, a raconté en janvier, “On nous a déposés à environ 15 kilomètres de la frontière, dans le désert. Le reste, on a dû le faire à pied. Cette nuit-là, entre 2h et 6h, on a marché vers le Niger. On était environ 400 personnes.”

Depuis janvier, pas moins de 3 779 personnes ont été refoulées d’Algérie vers le Niger. La plupart d’entre elles sont originaires d’Afrique de l’Ouest, principalement du Niger, de Guinée Conakry et du Mali. (Source : Infomigrants.net)

Les chiffres sont effarants, tout comme la violence. Le 30 mars, 87 bus ont été utilisés pour déporter 5.000 personnes. Peu de temps avant, quatre expulsions massives d’au moins 3.152 personnes les 5, 11, 14 et 16 mars avaient déjà eu lieu (Source : Alarm Phone Sahara). Pendant le transfert, un accident tragique s’est produit où au moins 50 personnes ont perdu la vie sur la route entre Alger et Tamanrasset (Niger). Les autorités algériennes ont tenté d’étouffer l’accident en confisquant les téléphones des survivant.e.s, mais cela n’a pas empêché l’épouvantable événement d’être médiatisé. Une personne a réussi à cacher son téléphone sur lequel il a pris une vidéo de l’horreur. Il l’a partagée avec la presse et a déclaré : “Les États africains, les ONG et l’OIM doivent savoir. Les États africains n’ont pas le droit de ne pas savoir, de ne pas demander où sont leurs morts.”  Nous ne savons pas où se trouvent les corps des défunt.e.s, ils pourraient avoir été enterrés anonymement dans le désert. Bien que cet événement soit appelé un “accident”, les déportations quant à elles ne sont pas accidentelles. Elles font partie du modus operandi d’un système organisé par des personnes en position de pouvoir. C’est un système qui laisse délibérément mourir les personnes qui osent exercer leur droit de circuler. Nos cœurs et nos pensées vont vers les personnes décédées et leurs familles.

La politique de répression systématique des communautés subsahariennes va de pair avec des récits racistes et xénophobes diffusés et, peut-être, écrits par des responsables politiques. Ces tropes racistes sont déployés pour justifier la brutalité des moyens utilisés. Le gouvernement algérien a ouvertement adopté ces politiques et reconnaît que, ce faisant, il contrôle les frontières de l’Europe. Cela place le gouvernement dans une situation plutôt étrange. Il est intéressant de noter que le ministre des Affaires étrangères a récemment déclaré dans la presse, “Les Européens se plaignent, mais est-ce que c’est à nous d’agir comme policiers pour l’Europe ?” mais il a immédiatement poursuivi en soulignant que l’Algérie fait tout ce qu’elle peut pour “ne pas laisser « sortir » ces migrants“.

3. Naufrages et personnes disparues

Au cours de ce premier trimestre 2021, un nombre considérable de personnes ont déjà disparu ou sont mortes en tentant de rejoindre l’Europe. Nous voulons énumérer ici tous les incidents dont nous avons entendu parler afin de les commémorer et de ne jamais les laisser tomber dans l’oubli. Néanmoins, nous craignons que le nombre réel d’êtres humains morts en mer soit beaucoup plus élevé.

Cimetière musulman à Lanzarote. Tombes de voyageurs décédés aux îles Canaries en 2020. Source: Maria Creixell

Le 2 janvier, sept corps (trois hommes, quatre femmes) ont été rejetés sur le rivage au large de Mostaganem, en Algérie. Ils n’ont pas pu être identifiés.

Le 3 janvier, un corps a été repêché à Plage La Madrague au large d’Oran, en Algérie.

Le 3 janvier, un corps a été repêché au large de Ouled Boughalem, Mostaganem, Algérie.

Le 4 janvier, un corps a été rejeté sur le rivage au large d’Ain Témouchent, en Algérie.

Le 5 janvier, quatre voyageur.euse.s n’ont pas survécu à une Odyssée en mer de 7 jours. 47 de leurs compagnons de voyage ont finalement été secourus à Ténériffe.

Le 6 janvier, les corps de deux bébés ont été retrouvés parmi les 20 survivant.e.s d’un bateau parti de Nador et intercepté par la Marine Royale marocaine.

Le 6 janvier, 3 personnes ont été portées disparues alors qu’elles tentaient de traverser en bateau vers l’Espagne continentale à partir de Wad Marsa, au Maroc.

Le 7 janvier, seuls 21 voyageur.euse.s ont pu être sauvé.e.s d’un bateau parti d’Arekmane/Nador. Le bateau était parti avec 31 passager.e.s. 7 corps ont été repêchés en mer. Les trois autres personnes sont toujours portées disparues.

Le 7 janvier, une personne est décédée lors du voyage vers Gran Canaria.

Le 8 janvier, un bateau transportant 21 voyageur.euse.s subsaharien.ne.s a été intercepté par la Marine Royale marocaine au large de Nador. Parmi les personnes qu’il transportait se trouvaient les cadavres d’une femme et d’un bébé.

Le 10 janvier, un bateau avec 36 passager.e.s subsaharien.ne.s à bord a été porté disparu. Le groupe comprenait 5 femmes et un bébé. Il était parti de Bouyafar, Nador. Depuis, Alarm Phone n’a pu retrouver aucune trace d’elleux.

Le 10 janvier, un homme d’origine subsaharienne a été retrouvé mort parmi les 88 survivant.e.s d’un voyage vers Tenerife.

Le 10 janvier, un corps a été rejeté sur le rivage à Belyounech, au Maroc – la dépouille d’un jeune homme qui avait vraisemblablement tenté de rejoindre Ceuta à la nage.

Le 10 janvier, un corps a été rejeté sur le rivage à Playa del Chorillo, Ceuta, Espagne. La dépouille a ensuite été identifiée comme étant celle d’un jeune homme, Mohammed Oulmid, originaire de Marrakech.

Le 12 janvier, la Guardia Civil a repêché un corps en mer au large de Ceuta.

Le 13 janvier, sur un groupe de trois nageurs qui ont tenté de rejoindre Melilla via Beni Ansar, une seule personne a été retrouvée. Les deux autres, des ressortissants du Tchad, sont toujours portés disparus. Source : Téléphone d’alarme

Le 16 janvier, un garçon de neuf ans de nationalité guinéenne, identifié par la suite comme étant Awa D., est décédé lors de son voyage de Dakhla vers les îles Canaries.

Le 18 janvier, un bateau a chaviré au large de Costa de Mojacar, en Espagne, et 3 voyageur.euse.s se sont noyé.e.s. Seules 9 personnes ont survécu.

Le 18 janvier, huit jeunes (Jamal et Samad Talhat, Salim et Jawad Boulouad, ainsi que Momoun et Karim et deux autres) partis de Nador à bord d’un bateau pneumatique blanc sont portés disparus depuis leur dernier appel à leur famille. Au moment de leur appel, ils étaient en vue des côtes espagnoles.

Le 20 janvier, une personne est décédée dans le bateau qui était parti avec 52 personnes. Le bateau est arrivé à El Hierro, l’une des îles Canaries, mais un autre de ses compagnons est décédé plus tard à l’hôpital.

Le 21 janvier, neuf voyageur.euse.s sont mort.e.s et trois sont toujours porté.e.s disparu.e.s alors que seul.e.s 14 ont survécu à la tentative de rejoindre les îles Canaries depuis Dakhla, au Sahara occidental.

Le 24 janvier, un corps a été retrouvé sur la plage d’Ain Brahim, à Sidi Lakhdar, en Algérie.

Le 26 janvier, Bader al-Mutawakl, 21 ans, de nationalité marocaine, s’est noyé en tentant de rejoindre Ceuta à la nage depuis Fnideq.

Le 26 janvier, un corps a été rejeté sur le rivage au large d’Ain Témouchent, en Algérie.

Le 27 janvier, les restes d’un corps ont été repêchés au large de Playa de la Potabilizadora, Ceuta, Espagne.

Le 30 janvier, Ayoub Fakhari et Dahani Bilal, deux jeunes marocains, ont disparu après être partis en kayak pour Ceuta.

Comme indiqué le 2 février, Hussein Mubarak y Muhammad Taniber, qui ont tenté de rejoindre Ceuta à la nage en décembre 2020, sont toujours portés disparus. Une troisième personne a survécu.

Le 4 février, un bateau a chaviré au large de Crichtel/Oran, transportant 15 passager.e.s. Seules 8 personnes ont été secourues vivantes, un corps a été repêché, 5 personnes sont toujours portées disparues. Les voyageur.euse.s étaient principalement originaires de Tiaret, en Algérie.

Depuis le 6 février, trois ou quatre personnes sont portées disparues depuis qu’un bateau a chaviré dans la baie d’Algecíras. Deux d’entre elles pourraient être Jawad Al-Muhammad et Hamid Al-Hassani qui ont été portés disparus le 8 février.

Le 7 février, 4 ressortissant.e.s marocain.e.s ont été porté.e.s disparu.e.s lorsqu’un voilier a sombré au large de Gibraltar. Seul.e.s 3 passager.e.s ont survécu.

Le 7 février, Mohammed El-Jabari s’est noyé en tentant de rejoindre l’enclave espagnole de Ceuta à la nage.

Le 8 février, une jeune femme a été retrouvée morte sur la plage de San Amaro, à Ceuta.

Le 14 février, deux ressortissant.e.s marocain.e.s se sont noyé.e.s et 8 survivant.e.s ont été secouru.e.s par la Guardia Civil espagnole à bord d’un canot pneumatique dans la mer d’Alboran. Dans la nuit du 18 au 19 février, un bateau avec 17 personnes du Maroc et d’Algérie a chaviré au large d’Oran, ne laissant que deux survivants, un Marocain et un Algérien. (Source : Alarm Phone)

Le 20 février, un homme a été récupéré mort, vraisemblablement d’hypothermie, sur une embarcation qui avait été interceptée par les forces algériennes au large d’Oran.

Le 22 février, une mère et son fils sont mort.e.s sur un bateau parti d’Al Hoceima avec une soixantaine de passager.e.s à bord. Le bateau a finalement été intercepté par la Marine Royale marocaine.

Le 23 février, les corps de deux personnes originaires d’Algérie ont été rejetés sur le rivage à Oran. Le même jour, deux corps ont été retrouvés sur la plage de Nador. Il s’agissait de deux Marocains originaires d’Oujda. (Source : Alarm Phone)

Le 24 février, la police de Gibraltar a découvert le corps d’un Marocain, plusieurs jours après la découverte d’un autre cadavre de jeune homme. Les voyageur.euse.s appartenaient vraisemblablement à un groupe de sept voyageur.euse.s dont le bateau était parti le 6 février de Ceuta mais avait chaviré. Sur les trois survivant.e.s, deux avaient été expulsés vers le Maroc. Plusieurs personnes sont toujours portées disparues.

Le 2 mars, le corps d’un ressortissant subsaharien de 20 ans a été retrouvé à Playa de los Cárabos, Melilla.

Le 2 mars, un corps a été retrouvé flottant au large de la plage Horcas Coloradas, à Melilla, en Espagne.

Le 2 mars, le service de santé a été alerté pour deux personnes dans la zone de Dique Sur, à Melilla. L’une d’elles présentait de graves symptômes d’hypothermie. L’autre personne était inconsciente mais n’a pu être réanimée.

Le 8 mars, 5 personnes sont décédées au cours d’un voyage vers Gran Canaria. 47 voyageur.euse.s ont été secouru.e.s à environ 250 km au large de l’île espagnole. Un corps a été retrouvé. Quatre personnes sont portées disparues en mer.

Le 8 mars, le corps d’un jeune ressortissant marocain a été rejeté sur le rivage au large d’Algeciras, en Espagne.

Le 8 mars, les restes d’un corps ont été retrouvés au large de Playa de los Carabos, Melilla.

Le 13 mars, le corps d’un ressortissant marocain, qui aurait eu 18 ans en avril, a été repêché à Calamocarro, à Ceuta. Apparemment, il tentait, avec un ami, de rejoindre la péninsule à la nage à partir du navire El Tarajal. Il a été enterré deux jours plus tard à Ceuta.

Le 17 mars, 36 voyageur.euse.s ont été secourus d’un bateau en direction de Gran Canaria. Une personne n’a pas survécu au voyage. Son corps a été retrouvé dans le bateau.

Le 21 mars, une fillette de deux ans est morte dans un hôpital de Gran Canaria après avoir survécu à un voyage de cinq jours entre Dakhla et l’île des Canaries. Elle avait voyagé avec 52 autres personnes.

Le 25 mars, le téléphone d’alarme a été alerté d’un bateau transportant 50 personnes (dont 10 femmes et quatre enfants) parti de Laayoune, au Sahara occidental, en direction des îles Canaries. Salvamento Marítimo a recherché le bateau pendant des jours, mais il n’y a toujours aucune trace des voyageur.euse.s.

Le 26 mars, un bateau a chaviré au large de Ténériffe. Trois personnes sont mortes. 42 personnes ont été secourues.

Le 27 mars, deux personnes se sont noyées et neuf sont toujours portées disparues lorsqu’un bateau en provenance d’Algérie a chaviré au large de Murcie, ne laissant que trois survivant.e.s.

4. Actions Commémoratives – 6 février

Malgré toutes ces morts en mer et le renforcement continu des frontières extérieures de l’Europe, les personnes en exil continuent de lutter pour leur liberté de mouvement et d’étendre leurs réseaux de solidarité.

Comme l’année dernière, le 6 février 2021 a donné lieu à de nombreuses “CommemorActions” dans plusieurs villes du Maroc, au Sénégal et ailleurs. La date du 6 février a été choisie par les militant.e.s du réseau Alarm Phone en 2020 comme “Journée internationale de commémoration et d’action pour les personnes tuées et disparues sur les routes migratoires”. Une journée pour se souvenir, pour honorer celleux qui ont disparu, et pour montrer que nous n’oublions pas, et que nous continuerons sans relâche à demander des comptes aux responsables de ce régime frontalier meurtrier.

Le 6 février 2014, plus de 200 personnes ont tenté d’entrer dans la ville de Ceuta, une enclave espagnole, depuis le territoire marocain par la plage de Tarajal. La Guardia Civil espagnole a tiré des cartouches de fumigènes et des balles en caoutchouc sur les personnes dans l’eau afin de les empêcher d’entrer sur le territoire espagnol. Quinze personnes ont été tuées du côté espagnol, des dizaines ont disparu et d’autres sont mortes en territoire marocain. La bataille juridique pour poursuivre les responsables de ce massacre se poursuit en Espagne jusqu’à ce jour.

Malgré les conditions difficiles et exceptionnelles imposées par la pandémie de Covid-19, le samedi 6 février 2021, des Actions Commémoratives Transnationales pour les mort.e.s en déplacement ont eu lieu, entre autres, à Agadez au Niger, à Sokodé au Togo, à Laayoune, Tanger, Oujda et Saidia au Maroc, à Dakar et Gandiol au Sénégal, à Madrid et dans d’autres villes d’Espagne, à Bruxelles et Liège en Belgique et à Berlin et Francfort en Allemagne. En outre, Alarm Phone a publié une vidéo montrant les commémorations de l’année dernière.

Extraits de la déclaration d’Alarm Phone Oujda pour la CommémorationAction à Oujda et Saidia, le 6 février 2021 :

“Le 6 février 2021, nous nous réunissons pour transformer notre chagrin en action collective. Nous venons d’horizons divers. Nous sommes des parents de disparus de Tunisie, d’Algérie, du Maroc, du Cameroun, du Sénégal, de Syrie, du Mexique, du Pérou et d’ailleurs. Nous sommes celleux qui trouvent des restes humains dans le désert et la mer, qui tentent d’identifier les mort.e.s dans les différentes zones frontalières, qui donnent aux corps sans nom une sépulture digne. Nous sommes celleux qui se tiennent la main quand une fille, un fils, une sœur, un frère, un ami nous manque.

[…]

“Avec notre terme “CommémorationAction”, nous offrons une promesse : nous n’oublierons pas celleux qui ont perdu la vie ou qui sont porté.e.s disparu.e.s et nous lutterons contre les régimes frontaliers meurtriers. Nous offrirons un espace de commémoration et construirons collectivement quelque chose à partir de notre chagrin. Nous ne serons pas seul.e.s et nous n’abandonnerons pas. Nous continuerons à nous battre pour la liberté de mouvement et la dignité humaine pour tou.te.s dans notre vie quotidienne.”

Pour la plupart des événements suivants, les rapports, les photos et les déclarations peuvent être consultés sur le site web d’Alarm Phone Sahara : 6 février 2021 : Journée internationale de commémoration et d’action pour les personnes tuées et disparues sur les routes migratoires.

OUJDA & SAIDIA / Maroc

Alarm Phone, en collaboration avec des initiatives locales, a organisé une Caravane à Oujda avec une exposition et une présentation sur la migration réalisée par des étudiant.e.s. Une cérémonie commémorative a été organisée dans la ville côtière de Saidia. Une rencontre avec les familles et les ami.e.s des disparu.e.s a également eu lieu :

6 février 2021 à Oujda : Rencontre avec les familles, les ami.e.s des disparu.e.s. Source: Alarm Phone Oujda

TANGER / Maroc

Les membres d’AP Tanger rapportent que la journée de la commémoration des migrants du 6 février a pour but de faire entendre la voix des sans voix qui pleurent leurs morts, et rappelle aux migrant.e.s que “C’est notre journée, on peut exprimer ce que l’on a dans le cœur sans honte, sans gêne“. La journée a été un succès : certains sympathisants se sont réunis pour le dépôt de fleurs à la plage (le collectif Sahariano Sahariano) et plus tard un temps de sensibilisation et de distribution des cartes AP et des guides Welcome2Spain a eu lieu. “Un match de football a été organisé, puis une discussion pendant laquelle nous avons parlé de la démarche d’Alarm Phone. Un moment de silence, des prières ont permis de repenser comment et combien de personnes meurent tous les jours dans les mers et frontières.”

6 février 2021 à Tanger : Femmes debout derrière la banderole “Naufrages et décès en Méditerranée occidentale et sur la route atlantique en 2020.” Source: Alarm Phone

6 février 2021 à Tanger : Le dépôt de fleurs à la plage de Tanger ville. Source: Alarm Phone

LAAYOUNE / Sahara occidental

Rapport de Laayoune, par un militant local de l’AP :

“Malgré la pandémie on a pus se réunir pour rendre visible la journée du 06 et 07 février .le 6 on a reçus des familles de victimes , fait des échanges , avec la participation de l’association Sakia el hamra et l’activiste SAMPO de Rabat ,c t une journée très riche en débat et d’exposition sur les zones du Sud où on a pus constaté les rochers de Tarfaya qui cache parfois les corps qu’ont ne retrouve jamais. Et on a pus terminé la commémoration le 07 février avec la communauté Sénégalaise avec des prières et prestations de poèmes khassaïd.”

6 février à Laayoune : des militants posent avec une banderole “Arrêtez la mort en mer”. Source: Alarm Phone

DAKAR / Sénégal

L’initiative Boza Fii a organisé un sit-in, montrant une bannière avec les noms des mort.e.s et des disparu.e.s. Ils et elles ont déclaré :

“Ces personnes disparues nous ont donné une leçon de vie et nous voudrions dire que les oublier, c’est les tuer une deuxième fois”. En mémoire de celleux qui ne sont pas arrivé.e.s. Ce n’était pas un accident, ce n’était pas une tragédie. Ce sont 145 balles en caoutchouc tirées par la police espagnole sur des migrant.e.s qui étaient dans l’eau. C’était un assassinat politique, le meurtre de 15 compagnons qui désobéissaient au régime du racisme institutionnel. Justice et réparation. #TARAJAL !” (Traduction de la page Alarm Phone Sahara)

Affiche annonçant la manifestation du 6 février 2021 à Dakar.
Source: Alarm Phone Sahara

Rapport de Babacar Ndiaye, militant d’Alarm Phone :

“On peut aussi parler sur la commémoration du 06 février organiser ici au Sénégal pour première fois avec des membres de alarme phone Sénégal et la population la bien accueilli car il ya certains personne qui connait pas se qui passe sur les traversées des migrants sur la Méditerranée ou bien sur l’océan Atlantique ou dans le désert il savait pas aussi il ya des réseaux qui suivi de prêt les mouvements des migrants alors c’est pour cela on fait cette manifestation bien limité à cause de pandémie mes c’était une réussite.merci beaucoup et à la prochaine.la main sur le cœur.”

6 février 2021 à Dakar. Source: Alarm Phone

GANDIOL / Sénégal

Une commémoration a été organisée au centre culturel Aminata de Gandiol. Il y a eu des projections, des discussions, la lecture du manifeste, une minute de silence et une performance musicale.

6 février 2021 à Gandiol : Spectacle musical au centre culturel Aminata. Source: page facebook du Centre Culturel Aminata de Gandiol 

AGADEZ / Niger

Comme l’année dernière, un événement très enrichissant a été organisé à Agadez, avec une lecture de la déclaration sur l’externalisation des frontières et leurs conséquences sur la liberté de circulation, une projection de vidéos de témoignages de voyageur.euse.s (en français et en anglais), et un débat entre les participant.e.s sur l’expérience quotidienne des personnes en exil. En outre, il y a eu des discours de membres de familles qui ont perdu leurs proches, des paroles de migrant.e.s qui ont été témoins d’atrocités au cours de leurs voyages et la projection d’images de la tombe d’une personne non identifiée dans le désert qui a été utilisée comme image pour inciter à la réflexion. Dans une déclaration, les coordinateur.ice.s d’ Alarm Phone Sahara ont demandé aux personnes présentes de se joindre à elleux pour un moment de silence : “En ce moment solennel, je demande aux personnes présentes d’observer une minute de silence à la mémoire des victimes des ces politiques cyniques d’externalisation des frontières.” (Traduction de la page Alarm Phone Sahara) (Voir la déclaration complète en français ici.)

SOKODÉ / Togo

A Sokodé, les membres de l’Association Togolaise des Déporté.e.s (ATE) se sont réuni.e.s avec les familles pour discuter, s’informer et commémorer celleux qui ont perdu la vie. Ensemble, ils et elles ont déposé des fleurs dans la rivière Na pour penser à celleux mort.e.s ou disparu.e.s à cause de l’irrgularisation de la migration. Dans une émission de radio, les causes et les solutions au problème de la migration irrégulière ont été discutées.

6 février 2021 à Sokodé : Participant.e.s posant devant une bannière de CommemorAction
“Journée de commémoration des mort.e.s et disparu.e.s aux frontières dans la mer et dans le désert”.
Source: Alarm Phone Sahara

En Europe

Des actions commémorant le 6 février ont également été organisées en Europe. Elles ont eu lieu dans plusieurs villes de Belgique, en Allemagne et ailleurs.

Comme chaque année, de nombreuses manifestations, actions et commémorations ont été organisées en Espagne, notamment à Ceuta et Melilla. 262 organisations de toute l’Espagne ont signé et soutenu l’appel de cette année pour la VIIIe Marcha Por La Dignidad (“Marche pour la dignité”).

Affiche “VIII Marcha Por La Dignidad” à Ceuta “Memoria Vida Derechos” (” mémoire vie droits”).
Source: page facebook VIII Marcha Por La Dignidad – Tarajal, No Olvidamos

 

// include wp-footer wg cookies