« La solidarité est notre force que personne ne peut nous voler »

Athènes, Grèce, 2021. Photo: Alarm Phone

En 2020 et 2021, durant ces deux années particulières, la crise sanitaire a rendu la vie, le quotidien et l’accès aux droits encore plus difficiles pour les personnes bloquées et maltraitées aux frontières de l’Europe. Un rapport centré sur les femmes et les personnes LGBTQI+ en déplacement était censé être publié le 8 mars 2021, mais il n’a pas été possible pour la plupart des membres engagées d’Alarm Phone de l’accomplir. Or nous ne voulons pas garder ces témoignages, textes et informations dans une boîte, car ils font partie des relations que nous établissons et des expériences que nous partageons dans notre démarche de lutte contre les frontières avec les femmes et les personnes LGBTQI+. Nous avons donc décidé de le publier au début de la nouvelle année 2022 pendant laquelle nous continuerons à lutter en solidarité avec les personnes sur la route. Les précédents rapports d’Alarm Pĥone sur/avec les voix des femmes et des personnes LGBTQI+ publiés en 2018 et 2020 peuvent être consultés ici.

Nous avons construit ce rapport à partir des textes et des actions menées par les groupes féministes et LGBTQI+ aux frontières et à partir d’interviews et de témoignages.

Voici en partie les questions à partir desquelles on a souhaité construire ce rapport :
– Avez-vous le sentiment d’avoir trouvé une solidarité sur le parcours avec d’autres femmes qui étaient en mouvement ?
– Quelle est, selon vous, la différence entre faire le voyage en tant que femme et en tant qu’homme ?
– Pouvez-vous nous parler de la traversée de la mer ? Quel rôle les femmes ont-elles joué pendant le voyage ?

Plus en rapport avec les personnes LGBTQI+ :
– Comment avez-vous vécu le voyage ?
– Avez-vous trouvé une communauté de soutien en cours de route ?

Les deux :
– Qu’est-ce qui vous a décidé à quitter votre maison et à commencer le voyage vers l’Europe ?
– Le voyage s’est-il déroulé comme vous l’aviez prévu, ou de manière très différente ?
– Quels sont vos rêves pour l’avenir ?
– Que voudriez-vous changer pour les personnes qui devront voyager vers l’Europe à l’avenir, et comment pensez-vous que nous pouvons travailler à ce changement ?

 

TABLE DES MATIERES

Maroc

Retour sur la journée du 8 Mars à Tanger

Grèce- Lesvos

Résistance et solidarité queer en Terre hostile

Féminismes frontaliers WISH

De la Turquie à la Grèce: entretien avec P.

La solidarité vécue aux frontières

 

MAROC- TANGER

Tanger, Maroc, 2021. Photo: Anonymous

La situation au Maroc continue d’être extrêmement préoccupante pour les personnes, en particulier les femmes, qui souhaitent traverser la mer Méditerranée et atteindre les territoires européens. La route de l’Atlantique vers les îles Canaries est de plus en plus meurtrière depuis un an et demi. C’est là aussi l’une des conséquences de la criminalisation des migrant-e-s qui, souvent au nord du pays, à Tanger par exemple, sont arrêté-e-s et déporté-e-s au sud, d’où partent la plupart des voyages vers les îles espagnoles de l’Atlantique. Outre les décès et les personnes disparues en mer, que nous remémorons et que nous déplorons, les femmes et les enfants sont particulièrement en danger dans les forêts autour de Nador, plus près des frontières algériennes. Dans l’analyse régionale de la Méditerranée occidentale et de l’Atlantique d’Alarm Phone (1er juillet – 31 octobre 2021), il est rapporté que “les femmes racontent fréquemment à notre équipe locale AP avoir souffert de violence et d’exploitation sexuelles. Certaines femmes racontent également avoir été arrêtées et repoussées par la police marocaine à de multiples reprises. L’expérience commune est d’être détenue pendant des jours entiers dans des cellules de prison, puis d’être libérée la nuit ou repoussée dans le fossé à la frontière algéro-marocaine.” Malgré toute la violence, les risques et l’incertitude, c’est avec enthousiasme que nous assistons et partageons le Manifeste des femmes du 8 mars à Tanger, comme un témoignage des mouvements et des activismes féminins aux frontières qui luttent pour la liberté de circulation.

Manifeste de Tanger du 8 Mars 2021

Le 8 mars 2021, des femmes se sont réunies à Tanger pour célébrer et réfléchir à leur combat en tant que femmes en mouvement, luttant contre un régime frontalier raciste et meurtrier. Les restrictions liées au COVID ne leur permettant pas de descendre dans la rue, elles ont organisé une discussion sur le travail d’Alarm Phone, réalisé des interviews entre elles et terminé la journée par un repas en commun.

« Pour nous, les femmes, les militantes, nous sommes sur le terrain avec tous les risques auxquels nous sommes confrontés au quotidien. Et c’est ce qui nous donne la force de continuer notre combat en tant que femmes et de lutter pour le droit à la liberté des personnes et leur bien-être. Nous lançons donc un appel solennel à nos dirigeants pour qu’ils fassent le bien. Respectez les conventions internationales et accordez plus de considération aux femmes combattantes, qui se battent pour le bien du monde en ce jour. Nous remercions aussi sincèrement le grand réseau Alarm Phone pour le soutien financier, qui a été bien accueilli par nos sœurs qui souffrent aux frontières en attendant de pouvoir voyager. Cela nous a permis de repenser au nombre de personnes qui meurent chaque jour aux frontières, et nous a fait comprendre que cette lutte ne doit pas s’arrêter. La main sur le cœur. »

Planning de la journée du 8 MARS, JOURNEE DE LA FEMME

13h30 – 15h30 : Achats des paniers alimentaire au supermarché ATACADAO

14h30 – 15h : Mise en place

15h – 15h30 : Discussion entre femmes sur le travail de Alarme phone

15h30 – 16h : Interviews avec les femmes

16h – 17h : Distribution des paniers alimentaire et numéros Ap

17h – 18h : Collation fin de cérémonie

NB : Compte tenu de la situation sanitaire du covid , la marche pour la journée du 8 mars n’a pas eu lieu. Pour cette journée internationale de la lutte féministe, nous avons dénoncé les discriminations et les violences faites aux femmes, et cette journée a été un succès.

Tanger, Maroc. Photo: Anonymous

 

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GRECE- LESBOS

Au cours des deux dernières années, nous avons assisté à une escalade de la violence contre les personnes en mouvement qui tentent de passer de la Turquie à la Grèce. Depuis mars 2020, les garde-côtes grecs, soutenus par l’agence européenne de gestion des frontières Frontex, ont effectué de plus en plus de refoulements illégaux. Des bateaux qui ont déjà pénétré dans les eaux territoriales grecques sont violemment repoussés dans les eaux turques et y sont laissés à la dérive. Les garde-côtes grecs tournent autour des bateaux de réfugié-e-s, créant ainsi des vagues dangereuses, ou bien ils arrachent le carburant et les moteurs pour immobiliser les bateaux. Souvent, les bateaux sont tirés à grande vitesse vers la côte turque ou bien les migrants sont forcés de monter dans des radeaux de sauvetage non navigables et sont ensuite laissés à la dérive en mer a leur propre sort. Presque tous les groupes qui tentent de traverser la mer Égée en bateau sont soumis à de graves violences et à des refoulements de la part des garde-côtes grecs. Par conséquent, les migrant-e-s doivent souvent faire plusieurs tentatives avant d’atteindre l’Europe. Nous avons souvent été témoins de la façon dont les groupes qui avaient déjà atteint la Grèce et exprimé leurs souhaits de demander l’asile étaient violemment repoussés.

Puis, même pour celles et ceux qui ont réussi à atteindre la Grèce, le calvaire est loin d’être terminé. En raison de la longueur des procédures d’asile, les migrants-e-s sont bloqué-e-s dans des centres de détention et des camps pendant des mois et des années, dans des conditions souvent inhumaines et morbides. Pour les femmes* et les personnes LGBTQI+ en particulier, la situation dans les camps est particulièrement mauvaise, voire dangereuse, comme le montrent les reportages ci dessous.

Avec de plus en plus de violence et de dissuasion, de moins en moins de personnes réussissent à traverser. Alors qu’en 2019, environ 75 000 réfugié-e-s sont arrivé-e-s en Grèce, leur nombre a chuté à 15 000 en 2020 et à environ 9 000 en 2021 (selon le HCR). Les refoulements et la dissuasion rendent également la traversée beaucoup plus dangereuse. L’année dernière encore, nous avons assisté à de nombreux naufrages en mer Égée. Aux alentours de Noël 2021, quatre bateaux différents en route pour l’Italie depuis la Turquie ont fait naufrage dans la zone de recherche et de sauvetage grecque. Plus de 30 cadavres ont été retrouvés, mais beaucoup d’autres personnes ont été portées disparues. Nos pensées vont aux survivant-e-s et aux parents et amis qui pleurent leur proches. Nous ne les oublierons jamais. Seules des routes ouvertes et sûres vers l’Europe permettront d’éviter de telles tragédies à l’avenir, c’est pourquoi le Alarm Phone continue de lutter pour des routes sécures et le droit à la liberté de circulation.

 

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Résistance et solidarité Queer en environnement hostile

Les lecteurs et les lectrices de cette publication savent bien que Lesbos est un lieu de violence, de privation, de souffrance et de désespoir. Des développements récents, tels que l’incendie qui a détruit le camp de Moria, les restrictions sévères liées au coronavirus qui sont utilisées pour cibler spécifiquement les réfugié-e-s et les isoler davantage du reste de la population de l’île, ainsi que la présence fasciste continue sur l’île, ont conduit à une détérioration continue des conditions de vie des réfugié-e-s à Lesbos.

Cet article a été rédigé collectivement par les réfugié-e-s LGBTIQ+ de Lesbos. Et d’après l’expérience de notre collectif pour les réfugié-e-s LGBTIQ+, les personnes qui font partie d’une minorité sexuelle ou de genre sont confrontées à un ensemble de défis encore plus durs.

Un enfer dans l’enfer

Les réfugié-e-s LGBTIQ+ souffrent du racisme et de la xénophobie comme n’importe quel autre groupe, mais ils et elles sont aussi simultanément la cible de violences homophobes et transphobes. Les réfugié-e-s LGBTIQ+ se trouvent à l’intersection de plusieurs formes de discrimination. Les groupes qui se trouvent à l’intersection de plusieurs formes de discrimination sont confrontés à une discrimination et à une haine beaucoup plus fortes. Les réfugié-e-s LGBTIQ+ constituent l’un des groupes les plus vulnérables face à cette dure réalité.

La plupart d’entre nous ont connu la violence. Nous sommes battu-e-s, agressé-e-s sexuellement, menacé-e-s avec des couteaux et sollicité-e-s pour des rapports sexuels. Ce harcèlement n’est pas une question de cas isolés, mais une réalité quotidienne. Malheureusement, nous sommes confronté-e-s à de nombreux actes de violence sexuelle et sexiste graves. L’exploitation sexuelle et d’autres formes de violence sexuelle sont extrêmement courantes pour les personnes trans*. Les homosexuels masculins sont aussi régulièrement exploités sexuellement, avec des personnes qui menacent de les dénoncer à leur famille ou à d’autres personnes dans le camp s’ils n’obtempèrent pas.

La violence est particulièrement grave dans les camps où nous sommes obligés de vivre à proximité des communautés que nous fuyons, car l’hébergement est organisé par nationalité. Cependant, le harcèlement et les attaques violentes ont lieu dans de nombreux autres endroits de l’île, à savoir dans les espaces publics, les transports publics et les espaces gérés par les ONG.

Le gouvernement grec n’offre aucune mesure de protection spécifique aux réfugié-e-s LGBTIQ+. Non seulement la police grecque refuse de fournir une protection, mais elle tient souvent elle-même des propos homophobes et/ou transphobes, et nous menace même de violence lorsque nous demandons réparation.

Les espaces et les hébergements sécures sont saturés, et nombre d’entre eux sont menacés de fermeture par le gouvernement grec. Même si un-e réfugié-e LGBTIQ+ parvient à trouver un abri sûr en dehors des camps, en raison des restrictions géographiques imposées aux mouvements des réfugié-e-s, nous sommes contraint-e-s de continuer à vivre à proximité des auteurs des violences dont nous sommes victimes. Nous continuons à craindre leurs représailles.

Un système d’asile préjudiciable

Le gouvernement grec n’assure pas non plus l’accès à une procédure d’asile équitable à Lesbos. Outre les dysfonctionnements et les injustices multiples et bien documentés de la procédure d’asile, les personnes LGBTIQ+ se heurtent à des obstacles supplémentaires. Les réfugié-e-s LGBTIQ+ ignorent souvent, au moment de leur arrivée, que leur orientation sexuelle ou leur identité de genre peut servir de base à une demande d’asile. Cela contribue à des demandes juridiques tardives et mal préparées.

En outre, beaucoup d’entre nous ont peur de révéler leur histoire aux autorités, car la plupart des procédures d’asile ne respectent pas la vie privée, notamment lors du premier enregistrement. Il existe de nombreux témoignages de personnes qui ne se sont pas identifiées comme LGBTIQ+ le plus tôt possible et qui ont été punies pour cela, leurs demandes d’asile authentiques ayant été rejetées comme étant peu crédibles. Nous n’avons peut-être jamais fait notre “coming out” en public, ni même parlé à voix haute de notre orientation sexuelle ou de notre identité de genre, mais on attend de nous que nous fassions notre coming out dans un contexte où nous nous sentons en danger et sans protection. La divulgation tardive continue d’être utilisée pour discréditer nos revendications. Et de plus en plus, les dates d’entretien sont annoncées à la dernière minute. Etant donné qu’il leur est difficile de parler publiquement de leur identité et qu’ils peuvent avoir subi des traumatismes importants, il est particulièrement difficile pour les réfugié-e-s LGBTIQ+ de préparer cet entretien.

L’utilisation de stéréotypes homophobes et transphobes pour identifier les personnes LGBTIQ+ entraîne aussi régulièrement le rejet de nos dossiers. Les officiers des services de l’asile ne comprennent souvent pas nos demandes, en raison de suppositions et de préjugés. Ceux-ci  attendent de nous entre autres que nous:  d’avoir un-e partenaire ou que nous soyons sexuellement actifs ou actives, que nous participions à l’activisme LGBTIQ+ ou que nous soyons capables de raconter notre “coming out”.

En dépit des directives du HCR, de l’UE et de la Grèce, les services d’asile utilisent régulièrement des méthodes intrusives et farfelues pour vérifier la validité de nos demandes. Il existe des exemples de personnes dont la demande d’asile a été rejetée au motif que leur comportement ne semblait pas assez “gay”, pas assez “trans” et, paradoxalement, parce qu’elles semblaient “trop féminines” pour que leur comportement soit “authentique”.

Cela est dû à un manque de fonctionnaires suffisamment formés, qui s’appuient plutôt sur des représentations homophobes et occidentales des identités LGBTIQ+, des interrogatoires invasifs ou des preuves sexuellement explicites. Plusieurs membres de notre groupe se sont vu poser des questions sexuelles explicites lors de l’entretien d’asile. Et un membre s’est vu demandé de reconstituer son viol. En outre, certains travailleurs sociaux se sont avérés extrêmement mal à l’aise pendant l’entretien, faisant preuve d’homo- ou de transphobie et d’un manque évident de formation sur ce sujet sensible.

Dans ce contexte, la traduction est une autre préoccupation majeure. La traduction est essentielle lors de l’entretien d’asile mais aussi pour accéder à de nombreux services de base sur l’île. Pour nous, la traduction est synonyme de danger.  De nombreux interprètes ont une attitude hostile et refusent de traduire pour nous. Lorsqu’ils/elles traduisent, ils/elles le font souvent de manière imprécise ou incorrecte. “Gay” peut devenir “pédophile”, “gay” et “trans” se confondent, et certain-e-s interprètes n’ont tout simplement pas le vocabulaire pour nous décrire. Dans un contexte où la cohérence et la crédibilité sont d’une extrême importance, cela peut avoir d’énormes conséquences.

Les interprètes sont recruté-e-s directement au sein de la communauté des réfugiés-e-s et vivent souvent à proximité de nous, ce qui entraîne des expériences négatives après l’entretien. Nous craignons souvent que les interprètes utilisent directement la violence à notre encontre ou qu’ils ou elles révèlent notre identité à d’autres membres de notre communauté ethnique. Certain-e-s d’entre nous viennent de communautés linguistiques si petites qu’ils et elles peuvent même partager une tente avec le/la seul(e) interprète disponible.

Une communauté de solidarité et d’amour

Ceci n’est qu’un petit aperçu de notre réalité quotidienne sur cette île que nous appelons l’enfer. Il existe de nombreuses autres luttes spécifiques auxquelles nous sommes confronté-e-s dans les domaines de la santé, de la détention ou du logement. Alors que les autres réfugié-e-s sur l’île s’appuient souvent sur des réseaux familiaux ou ethniques pour faire face à cette dure réalité, nous ne le pouvons souvent pas. C’est pourquoi nous avons décidé de nous organiser entre nous, et de créer une communauté de solidarité et d’amour.

Le collectif “Lesbos LGBTIQ+ Refugee Solidarity” est actif depuis juillet 2017, et construit une communauté en offrant un espace sécure pour les réfugié-e-s LGBTIQ+ à Lesbos, où chacun-e est libre d’exprimer sa sexualité et/ou son identité de genre dans un environnement de soutien et de respect mutuels, sans crainte de jugement ou de préjudice. Nous nous réunissons dans un lieu sûr et confidentiel qui n’est partagé qu’avec des personnes de confiance, et nous avons un processus d’admission non hiérarchique afin de faire de la sécurité notre priorité absolue. Nous avons des politiques de confidentialité strictes pour atténuer les dangers d’être identifié comme LGBTIQ+ à Lesbos. Toutes les décisions sont prises de manière transparente, et la responsabilité est répartie de manière aussi égale que possible.

Nous nous unissons dans une structure de groupe non hiérarchique qui comprend des réfugié-ees LGBTIQ+, des locaux et des volontaires internationaux. Nous donnons la priorité à la sécurité des membres de notre groupe. La plupart des activités du groupe se déroulent discrètement afin de protéger la sécurité de chaque membre. Les décisions du groupe sont prises collectivement lors des réunions et assemblées du groupe. Notre objectif est de fournir un soutien lorsqu’il n’y a pas d’autres alternatives, et de remédier aux nombreux problèmes de la procédure d’asile créés par des problèmes systémiques au sein des structures gouvernementales et non gouvernementales. Collectivement, nous demandons des changements dans la situation des réfugié-e-s LGBTIQ+ piégé-e-s à Lesbos.

Nous avons vu le jour de manière organique, en l’absence de tout acteur sur l’île fournissant des informations ou un soutien spécifiques à la communauté des réfugié-e-s LGBTIQ+, lorsque des membres de la communauté des réfugié-e-s LGBTIQ+ ont commencé à identifier les membres de la communauté LGBTIQ+ non-réfugié-e-s comme des repères de confiance en termes de contact et de soutien. Nous sommes un collectif de réfugié-e-s LGBTIQ+, de bénévoles, d’activistes, de mères célibataires, de personnes anciennement incarcérées, de survivant-e-s de la violence, de locaux et d’allié-e-s qui travaillent ensemble pour construire la solidarité et le soutien mutuel sur l’île de Lesbos.

Bien que le groupe n’ait pas de statut officiel en tant qu’organisation autre qu’un groupe de solidarité et de soutien, nous nous réunissons chaque semaine pour offrir un espace sécure pour parler, organiser et partager des informations utiles spécifiques aux réfugiés LGBTIQ+. Si aucune alternative ne peut être trouvée par l’intermédiaire d’une autre organisation ou d’un acteur humanitaire sur l’île (en raison d’un manque d’offre, de problèmes administratifs ou d’un long délai lorsque la situation est urgente), le groupe a, par le passé, fourni un soutien sous la forme d’un logement sécure, d’une couverture des frais juridiques, d’un soutien médical (y compris des soins privés lorsque la personne en question n’a pas accès au système public ou à un transfert sur le continent), de nourriture, de cartes SIM et de cartes de bus, entre autres choses.

Ces derniers mois, la demande de soutien parmi les membres de notre groupe a fortement augmenté en raison du COVID-19, de la présence accrue d’individus et de groupes fascistes et d’ultra-droite sur l’île, et de l’agitation politique et sociale qui en résulte.

Grâce à la confiance mutuelle profonde que cette communauté a pu nouer entre ses membres au fil des ans, elle est devenue un espace sécure où les gens ont la liberté d’exprimer leur identité la plus profonde et leur sens de soi de manière authentique sans crainte de persécution. Cette dynamique a conduit à l’accumulation de connaissances sur la lutte spécifique contre la violence et la discrimination envers les réfugié-e-s LGBTIQ+. Cependant, l’utilisation actuelle des restrictions COVID pour limiter la mobilité des réfugié-e-s, ainsi que les restrictions générales sur la mobilité des réfugié-e-s, ont rendu de plus en plus difficile le fait d’être ensemble. Beaucoup d’entre nous doivent rester bloqué-e-s pendant des semaines en milieu hostile.

Lesbos n’est pas un endroit sûr pour les réfugié-e-s LGBTIQ+. C’est pourquoi nous demandons à nos allié-e-s du monde entier de nous soutenir de toutes les manières possibles. Cela peut être en termes de plaidoyer ou de soutien financier, mais aussi en nous rejoignant en tant qu’allié-e-s ici sur l’île, et en utilisant leurs privilèges pour nous aider à manœuvrer dans cet environnement hostile.

Vous trouverez de plus amples informations et la meilleure façon de nous contacter sur notre Facebook à l’adresse suivante : https://www.facebook.com/LesvosLGBTIQRefugeeSolidarity ou par courriel : lesvos.lgbt.r.solidarity@gmail.com

Lesbos, Grèce, 2022. Photo: WISH

 

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Féminisme frontalier

Par (WISH)

A l’autre bout de la Méditerranée le groupe WISH (Women In Solidarity House) basé sur l’île de Lesvos en Grèce a publié ce texte en créant le concept de “Border Féminism” ou Féminismes frontaliers. Alarmphone a déjà publié ce manifeste pour le 8 Mars 2020 mais nous souhaitons tout de même lui garder une place dans ce rapport.

En un an, tout peut changer. 2020 a remodelé la réalité sur l’île de Lesbos. Sur les frontières, il n’y a guère de temps pour se reposer, pour célébrer les petites victoires. Il faut toujours rester vigilant et prêt à résister aux assauts du pouvoir, qui semble déterminé à détruire jusqu’à la dernière redoute d’espoir, d’auto-organisation et de solidarité. Le récit qui définit 2020 comme une année noire à cause des conséquences de COVID-19, a rendu invisible une année désastreuse aux frontières de l’Europe où les droits des personnes en mouvement ont subi un recul drastique.

Nous avons commencé l’année 2020 dans l’espoir, heureuses de nous rencontrer dans la rue, de savoir que nous avions réussi à rester debout malgré le poids des menaces, de la peur et du désespoir. La première manifestation de femmes sur l’île. Nos voix se sont fait entendre après un long silence. Mais nous n’avions jamais vraiment été silencieuses. Si vous étiez attentif-ve-s, vous pouviez entendre nos voix parmi les tentes de ce camp de la honte, parmi les bruits de combats et de couteaux entre hommes brisés par la violence et les frontières. Nous continuions à chercher un moyen de nous libérer dans un espace aussi hostile que les frontières de la forteresse Europe. Les dirigeant-e-s se demandaient comment il était possible que, malgré tous les efforts déployés pour nous détruire en tant qu’individus et en tant que collectif, nous puissions encore nous lever !

Mais aux frontières, il n’y a guère de temps pour célébrer les petits succès. Peu après, nous avons vu comment le système raciste et patriarcal réagit avec toute sa fureur lorsque celles et ceux qui devraient répondre au mandat de silence osent élever la voix. La violence qui a été déclenchée avait pour but de nous renvoyer à la place de soumission qui nous est accordée. Si les manifestations du début de l’année 2020 criaient “nous n’avons plus peur”, cette année nous avons vécu une série d’événements qui ont rétabli la peur et le désespoir.

Les manifestations ont été accueillies par des gaz lacrymogènes, des coups et des identifications. Des mesures correctives ont été prises à l’encontre des femmes et des enfants qui réclamaient pacifiquement une vie digne. Ils voulaient nous rappeler qu’il n’y a pas de droits pour nous, ni sociaux ni politiques, aux frontières. En collaboration avec la police, des groupes d’extrême droite ont été réactivés et ont pris le contrôle des rues. Des groupes de civil-e-s se sont organisés à différents endroits sur le chemin du camp, et armé-e-s de matraques en acier, ils ont exigé des documents aux gens. *Ils étouffent nos voix. C’est le genre de violences qui sont infligées aux femmes aux frontières*.

Peu de temps après, nous avons découvert les plans du gouvernement grec de construire un camp fermé, une prison. Paradoxalement, la haine des groupes d’extrême droite, qui est si immense, les a poussés à arrêter la construction et à expulser les policiers qui essayaient de protéger la construction. Cette victoire a réaffirmé leur sentiment de toute-puissance, et ils en ont profité pour attaquer les personnes et les voitures de celles et ceux qu’ils ont identifié-e-s comme membres d’ONG. Un système de terreur a été installé sur l’île, et les migrant-e-s et toutes celles et ceux qui étaient solidaires ont été attaqué-e-s dans les rues, en toute impunité. L’hostilité totale a été normalisée. Les ONG ont évacué leurs volontaires pour des raisons de sécurité, comme s’il s’agissait d’une guerre. Parce que c’est une guerre. Ils et elles sont parti-e-s avec leurs passeports. On nous a laissés attendre le prochain coup.

On était encore en mars. Alors que la Turquie annonçait l’ouverture de ses frontières avec la Grèce, l’Union européenne en profitait pour fermer définitivement ses frontières, en violation du droit d’asile international. Elle a mis en place un système de refoulements violents, abandonnant celles et ceux qui tentaient de rejoindre l’Europe sur des radeaux, moteurs confisqués, flottant vers les eaux turques. Le seul droit garanti aux migrant-e-s sur cette île, le droit de demander l’asile, a ainsi été effectivement anéanti. *Nous sommes agressées, abandonnées dans la mer en attendant de mourir. C’est le genre de violences qui sont infligées aux femmes aux frontières*.

La pandémie de COVID n’a fait que faciliter ce que la police et l’État grec n’ont pas réussi à faire, à savoir l’établissement d’un camp fermé de type prison. Un confinement qui n’a jamais cessé, l’agonie de l’attente du Corona à entrer dans un camp surpeuplé, les processus d’asile gelés, l’angoisse de vivre chaque minute dans ce qui était de plus en plus un centre de détention, l’enfer. *Ils nous enferment dans des prisons. C’est le genre de violences qui sont infligées aux femmes aux frontières*.

Quand on vous a refusé toute forme d’expression politique, la seule chose qui reste est la violence et le feu. Le feu comme dernier recours pour la libération. Face aux premiers cas de corona au sein de Moria, la tension et la peur se sont rapidement accrues. Des appels ont été lancés pour faire sortir les personnes infectées du camp, et en l’absence de réponse, la réaction a été le feu. Mais il semble que les frontières soient à l’épreuve du feu. Ils ont construit un nouveau camp, fermé à nouveau, au bord de la mer pour voir s’ils peuvent nous noyer cette fois, où il n’y a toujours pas de zone sûre pour les femmes seules, pas d’électricité, pas de douches depuis plus d’un mois. Un nouvel enclos pour continuer les tortures qui nous sont infligées face à la complicité et au silence des gouvernements et de la population de l’UE.

C’est le genre de violences qui sont infligées aux femmes aux frontières. Les femmes et les jeunes filles sont prises au piège du jeu géopolitique de l’Union européenne, un des centres de domination du capitalisme raciste et patriarcal.

Cette année, nous avons perdu une bataille et avons été réduites au silence une fois de plus. Nous sommes toujours exposé-e-s au feu, qui reste le seul élément qui nous rend visibles. Le feu par lequel nous nous enflammons pour qu’ils nous laissent être, le dernier bastion de nôtre possibilité pour l’autodétermination de nos propres corps. Les camarades racontent qu’un des derniers incendies du nouveau camp de Moria a été allumé par une femme, enceinte de huit mois, qui s’est immolée. Elle a sorti ses enfants de la tente et s’est mise en feu. Le désespoir et le feu. Nos corps brûlent à cause de l’injustice et de la négligence. Mais les frontières sont à l’épreuve du feu. *Même le désespoir est criminalisé. Cette femme a été accusée d’incendie criminel par la justice patriarcale et raciste*.

À la surprise de celles et ceux qui pensent que c’était la fin, nous annonçons que la lutte continue. Les frontières traversent nos corps, elles nous assassinent et nous mutilent. Mais malgré les innombrables formes de violence, nous continuons à chercher des moyens de continuer à résister et à construire un avenir avec justice. C’est notre lutte féministe, la lutte pour la vie. Si les féministes parlent des oppressions des femmes, les féministes des frontières parlent *des meurtres en mer, des prisons, des camps de détention, des refoulements, des systèmes d’asile injustes et dégradants, et de l’exploitation du travail*. Aujourd’hui, nous voulons lancer un appel aux femmes d’Europe. *Nous sommes réduites au silence, menottées, emprisonnées et torturées*. Nos droits ne sont pas reconnus. Votre silence nous opprime. Nous devons construire des ponts qui nous permettent d’être plus fortes, d’aller plus loin, de détruire les frontières. Ces frontières qui divisent aussi les femmes, qui nous empêchent de nous reconnaître les unes les autres. Le système ne tombera pas si les frontières ne tombent pas.

Détruisons le patriarcat, détruisons les frontières !

Women In Solidarity House (WISH) Lesvos
Email: wishlesbos@gmail.com
Facebook:#wishlesb
https://www.instagram.com/womeninsolidarity/

Logo WISH, Lesbos, Grèce, 2022. Photo: WISH

 

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De la Turquie à la Grèce

A Lesbos nous rencontré P., 18 ans, qui a connu les routes de la migration, la traversée de la mer et la vie dans les camps. Elle a voyagé avec sa famille.

Paroles enregistrées de P.A.:

Nous avons vécu en Turquie pendant un an et demi… nous avons passé six mois à Istanbul et un an à Zakaria. Les conditions pour les femmes qui voyagent avec leur famille sont meilleures, car la plupart des tâches sont effectuées par leurs parents, maris et frères… mais celles qui sont seules devraient recevoir plus d’attention… Le HCR est censé leur fournir le nécessaire et un logement sûr, mais il ne le fait pas… la plupart des mères célibataires dorment dans des maisons avec d’autres personnes… donc personne ne peut garantir la sécurité de ces femmes dans ces appartements. Beaucoup de mères célibataires ou de jeunes filles célibataires essaient d’avoir quelqu’un avec elles ou de trouver un homme turc afin de ne pas être exposées à… vous savez… parce que les filles doivent avoir des revenus. Si elle est confrontée à des violences et si elle est assez courageuse, elle peut aller au poste de police… mais la plupart d’entre elles ne peuvent pas se plaindre et restent ainsi sans rien dire … oh oui, je veux dire, la plupart d’entre elles ne portent pas plainte. Beaucoup de femmes travaillent illégalement dans des ateliers de couture… du matin jusqu’à la fin de l’après-midi… elles sont moins payées que les collègues turques… les propriétaires des usines profitent vraiment de cette opportunité… et ce n’est pas une garantie que ces endroits sont sûrs… tout peut arriver… beaucoup de ces femmes ont des problèmes psychologiques… mais il n’y a pas d’autre solution… toutes les autres portes sont fermées. Et même pour les plus jeunes, il n’y a aucune chance d’aller à l’école pour apprendre la langue… tout est si cher.

Je cherchais un emploi, mais je n’en trouvais pas… même moi, je ne pouvais pas me rendre à l’école… pour cela, ils demandent un numéro de demandeur d’asile et nous n’en avions pas… nous ne voulions pas obtenir de carte de séjour turque, car mon père était confronté à des problèmes politiques et il ne se sentait pas en sécurité… alors, nous vivions secrètement dans un appartement et nous essayions de rester à la maison autant que possible. C’était très difficile. Après avoir travaillé quelques mois dans les usines, la plupart des gens commencent à trouver un passeur. Je pense que la compréhension et la définition des passeurs en Europe, où ils sont condamnés, est différente de ce que nous avons vécu. Je ne veux pas défendre ce business… mais le passeur est quelqu’un qui est le capitaine du bateau, qui nous guide pour trouver notre chemin et passer la frontière. … beaucoup d’entre eux arrivent là par hasard et ne sont pas conscients des dangers qu’ils font courir aux gens… ils essaient vraiment de nous aider et de nous garder en sécurité… bien sûr… les criminels sans scrupules existent… mais nous n’avons rien eu à faire avec eux sur notre chemin. Il y a un endroit célèbre au milieu d’Istanbul… où beaucoup de gens se retrouvent, vérifient les prix, discutent de tout et commencent leur voyage ensemble… c’est quelque chose… Je veux dire… les trafiquants ne sollicitent pas les gens… les gens les trouvent… ceux qui paient plus ont au moins une petite garantie… ceux qui paient moins n’ont presque aucune garantie de passer la frontière. Quand nous avons commencé à monter dans le bateau en caoutchouc, surtout pour les femmes, c’était très difficile… c’était une grande question de savoir si vous deviez donner votre main au passeur pour obtenir de l’aide ou pas… beaucoup d’entre elles essayaient de garder la distance pour éviter le contact physique, parce que c’est interdit dans notre culture… mais elles devaient accepter que le passeur se rapproche… donc elles se sentaient encore moins tranquilles…

C’est plus facile pour les femmes mariées qui ont leur mari ou leur frère avec elles… mais pour les mères célibataires, ou les filles seules et non accompagnées, c’est assez risqué… cela dépend aussi de la personnalité du passeur. Mais le danger peut aussi venir des garçons seuls qui sont dans le même groupe. Pour les passeurs, les femmes sont généralement des personnes vulnérables… ils ne nous parlent pas… ils ne nous maltraitent pas… mais de toute façon… les traitements irrespectueux ont été fréquents pendant le voyage… trop fréquents… mais s’ils sont violents, ils attaquent surtout les hommes. Nous avons essayé de passer la frontière cinq fois et nous avons été arrêté-e-s à chaque fois. Parfois nous nous retrouvions dans la forêt… parfois nous étions arrêté-e-s sur le rivage ou au milieu de la mer. Après cela, la police turque nous a amené-e-s dans un centre de détention… c’est dur, vous savez, ils nous ont contrôlé-e-s… il y a des femmes policiers… ils nous ont demandé d’enlever tous nos vêtements… ils font ça… tous nos vêtements et même les sous-vêtements… tout… parce qu’ils voulaient voir si nous transférions de la drogue ou non… c’était très très ennuyeux… qu’ils nous demandent de faire ça. Les conditions de ces camps sont terribles… pas assez de nourriture… les vêtements sont toujours mouillés… parfois ils ne rendent pas les sacs. Ils nous ont gardés pendant environ trois nuits là-bas… après quoi ils nous ont transféré-e-s vers les endroits d’où nous venions… dans notre cas à Istanbul… mais les familles qui ne sont pas en mesure de payer l’argent pour le bus afin de revenir, ils ont dû rester plus longtemps… Après notre troisième tentative pour passer la frontière, ils nous ont demandé de signer un papier… il était écrit que nous n’avions que quinze jours pour quitter la Turquie… si nous ne le faisions pas, ils allaient nous déporter en Afghanistan… et nous avons dû signer. Dans nos tentatives de traverser la mer, c’était toujours l’homme le plus expérimenté de notre groupe qui faisait fonctionner le moteur… la plupart du temps un seul homme… et nous avons décidé tous ensemble qui devait le faire. Avant notre départ, le passeur nous a informé du danger pour la personne guidant le bateau d’être arrêtée et condamnée par la police grecque… nous étions au courant de cela… et bien sûr… nous avons tout fait pour protéger cette personne. Lorsque nous sommes finalement arrivé-e-s en Grèce, nous avons insisté sur le fait que notre chauffeur était le fils et le frère d’une des familles du bateau… et jusqu’à présent, il ne lui est rien arrivé. Et bien sûr… les hommes sont vraiment heureux si l’une des femmes est capable d’appeler les garde-côtes et de traiter avec l’officier en service… ils pensent que si une femme dit qu’elle est une mère ou une fille seule et si elle montre clairement sa détresse, cela peut accélérer le processus de sauvetage… et les autorités sont plus susceptibles d’envisager de l’aider. Nous avons entendu dire que la personne qui appelle les garde-côtes court aussi le risque d’être arrêtée… c’est aussi une raison pour laquelle les hommes préfèrent que les femmes appellent les autorités… parce qu’ils pensent que la police ne supposera jamais qu’une femme puisse être un passeur. Quand nous avons finalement passé la frontière maritime et sommes arrivé-e-s près de la côte grecque, nous ne savions pas où arrêter le bateau. Même si nous avions peur, parce que nous connaissions les dangers d’être menacés par la police, moi et une autre femme avons décidé d’appeler.

 

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La solidarité entre femmes aux frontières

Dans le quotidien des femmes des migrations, la solidarité, à un moment ou à un autre, est un élément qui façonne le parcours, dessine le chemin parfois, solidifie les corps, énergise les cœurs et renforce l’esprit. Heureusement que la solidarité est là car il est difficile, voir impossible de se battre pour nos droits ou de faire valoir nos droits quand nous sommes seulement de passage. Les autorités le savent et en abusent.

La solidarité est là aussi sur les routes que nous prenons, car les femmes, nous savons ce que c’est que d’aider. Dans cette société où les hommes ont le pouvoir, et où les femmes sont assignées à une place et à des rôles déterminés, nous sommes éduquées avec cette mission de prendre soins. Aujourd’hui sur la route, nous utilisons cette mission donnée aux femmes par les hommes, pour survivre et combattre les violences faites aux femmes tout du long de notre chemin.

Des solidarités que nous avons rencontrées jusqu’ici, en ressort une entraide mutuelle dans la survie quotidienne, des stratégies, une protection entre sœurs, des rencontres qui sauvent la vie.

Etre une femme et en mouvement, sur la route, en migration, est le risque d’une double oppression au sein de notre société menée par les hommes pour les hommes et par l’argent pour l’argent. Mais être une femme en migration, c’est aussi appartenir à une communauté qui se soutient, donc une force. Comme le dit S, « entre femmes on se comprend, on se ressent les unes les autres, on sait ce que c’est que d’être un être au féminin.(….) »

L’auto-organisation est partout sur la route : auto-organisation entre personnes réfugiées, entre communautés de religion ou d’origine géographique, et aussi entre femmes au sein de ses communautés ou en inter-communautés. Pour nous, la solidarité est la substance même de cette auto-organisation. « C’est ce qui m’a donné un abri, à manger, des vêtements, des médicaments ou à manger pour mon enfant: c’est ce qui m’a donné le moral et la force de continuer. »

La solidarité nous forme, nous apprend comment faire, nous donne du pouvoir et de la force

N : « Cette solidarité que nous vivons au quotidien est nôtre force et renforce chacune de nous. Par elle on peut passer de celle qui ne sait rien à experte. En bateau par exemple, pendant la traversée, quand tu as déjà vécu un pushback comme moi et bah tu es celle qui rassures les femmes pour qui c’est la première fois: elles avaient peur et criaient que l’eau rentrait dans le bateau. Je leur disais que non, que cette eau la venait des vagues, que c’était normal, que le bateau ne coulait pas. »

S: « à Moria j’ai rencontré deux femmes de mon pays. C’est ensemble que l’on a trouvé cette organisation qui aide les femmes et aussi qu’on a trouvé un logement. La première fois qu’on a eu un rendez-vous à la cafeteria en face de Moria, pour rencontrer un contact qui voulait nous aider, on avait pris un couteau avec nous pour aller car on avait peur et on ne sait jamais. Nous faisions tout ensemble. Nous allions rencontrer les organisations qui aident ensemble. D’être avec elles me permettaient de faire des choses sans avoir peur. »

Entre femmes, nous mettons en place des stratégies pour survivre et être en sécurité

N : « pour obtenir une place dans la zone de protection des femmes célibataires, j’ai reçu l’aide de femmes que j’ai rencontrées là-bas. Elles me cachaient dans le conteneur et faisaient tout pour me garder un lit parce qu’une femme était partie et qu’un lit était libre. L’une d’entre elles m’a aussi donné son urine et ainsi j’ai pu obtenir un papier du médecin indiquant que j’étais enceinte et avec ce papier, j’ai pu avoir une place dans la section pour les femmes enceintes. »

La solidarité sauve la vie

S: « J’ai quitté mon pays parce que j’ai quitté la religion et parce que les femmes n’ont aucun droit, ni dans mon pays, ni dans cette religion. Quand j’ai reçu le deuxième rejet à ma demande d’asile, mon avocate m’a appelée et m’a dit que je devais partir de Moria. J’ai commencé à me cacher. Le lendemain ça a été comme un miracle car une organisation gérée par une femme de mon pays, pour aider les femmes ici et qui ont fuit notre pays, m’a appelée pour me dire qu’elle avait un logement pour moi en ville. Ca a été comme un miracle. J’avais tellement peur d’être arrêtée et déportée. Dans mon pays j’appartiens à mon père et j’ai fuit. Je ne peux pas être déportée là-bas. C’est sûr mon père va me tuer. »

Sh: « Quand nous avons été deposé-e-s par les gardes côtes sur la plage, une femme docteur est venue me voir. J’ai dit pour mon diabète: Elle a été choquée par mon taux qui était très élevé. Elle m’a donné des médicaments et a demandé une nourriture spéciale pour moi et avec une infirmière, elles ont gardé un œil sur moi toute la nuit et elles m’ont forcée à boire de l’eau, à boire beaucoup d’eau. »

A: « Quand je suis arrivée au camp, je pleurais beaucoup et tout le temps: Une Dame réfugiée que je n’oublierai pas m’a aidée. Je suis arrivée sans argent et avec un bébé de deux mois. Je ne connaissais rien, je n’avais rien. Elle m’a encourage, j’avais toujours peur: Elle me disait tiens bon: Elle me donnait des vêtements, elle me donnait a manger… Ma vie n’avait plus de sens. Je n’avais plus de nouvelles de mon mari et j’avais été abusée par des hommes en Turquie qui se faisaient de l’argent en m’enfermant et en envoyant des hommes abuser de moi alors même que j’étais très enceinte. J’ai tenu bon grâce à cette femme vraiment. »

La solidarité pour se sentir protégée, garder la dignité, et le moral

-A : « Une compatriote au camp m’a mis en contact avec une organisation qui aide les femmes. J’ai pris mon courage pour l’appeler. Ca a été un envoi de Dieu. J’ai alors compris que la vie allait continuer: Chaque rencontre avec S me rendait joyeuse. Je pouvais regarder l’avenir. Même si je retournais au camp, je revenais dans le container avec le sourire. »

-N: « En prison en Turquie, je n’avais rien pour cantiner. les autres femmes partageaient ce qu’elles avaient acheté et quand elles allaient au marché de la prison, elles me ramenaient toujours quelque chose. »

-S: « J‘étais seule quand je suis arrivée au camp. J’ai tenu grâce aux femmes que j’y ai rencontrées. A la section j’ai rencontré une femme que j’appelais maman. C’était une big mama africaine. Elle me protégeait. Elle m’aimait. J’allais la voir elle et ses amies quand elles se réunissaient. J’étais curieuse de leur culture. »

La solidarité pour lutter contre le racisme et porter plainte contre les hommes qui vous attaquent

N: « En prison en Turquie, nous étions gardées par des hommes. Quand nous avions nos règles,nous devions demander des serviettes hygiéniques au gardien. Ils nous les donnaient une par une: Donc à chaque fois on devait leur demander pour se changer: Selon les gardiens, ils donnaient des serviettes ou pas et des fois et certains disaient qu’ils ne donnaient pas aux noires. »

G: « Un jour j’ai été violée par plusieurs hommes à Moria. A cette époque je dormais dans une tente dans le camp. J’étais déjà en contact avec une organisation de femmes qui aide les femmes victimes de violences sexuelles. Une avocate et une interprète de cette organisation sont venues avec moi au commissariat de Mytilène pour porter plainte. Elles sont restées avec moi et m’ont vraiment assistée quand j’ai porté plainte. Au retour de la police j’ai eu une place dans la section protégée pour les femmes seules et une semaine après j’ai eu un logement en dehors du camp. C’est grâce à une femme camerounaise rencontrée au camp que j’avais eu le contact de cette organisation. On cuisait de l’eau ensemble, j’étais stressée, très stressée: Elle était de visite au camp. Elle m’a demandé pourquoi je n’avais pas de logement en ville. Elle m’a donné le numéro mais m’a dit de ne pas dire que c’était elle qui l’avait donné. »

Sur la route, nous sommes projetées dans une vie solitaire ou qui ne dépasse pas le cadre familial, alors on se méfie, on a peur bien souvent et il est dur de créer des liens de confiance quand on a pas le temps pour ça, la route reprenant son chemin. C’est là où la solidarité internationale est importante, pour nous créer des points de chute qui ressourcent: des lieux où l’on peut se réunir entre femmes, se rencontrer, se soutenir et penser la suite de chacune ensemble.

Calais, France, 2021. Photo: Alarm Phone

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